Dans les méandres de Vitry-sur-Seine, le long des voies ferrées, se niche l'atelier d'Alexandre Lenoir, un espace où la matière picturale est réinventée. Cet artiste contemporain, dont le nom résonne aujourd'hui dans les galeries et les institutions, partage une filiation inattendue avec un homonyme du passé, une figure moins connue mais d'une importance capitale pour la préservation du patrimoine français. Cet article explore les deux facettes d'Alexandre Lenoir : l'artiste d'avant-garde qui repousse les limites de la peinture et l'historien-conservateur qui a œuvré à sauver les trésors de l'art français durant la tourmente révolutionnaire.
L'Atelier Contemporain : Un Laboratoire Pictural
L'atelier d'Alexandre Lenoir, situé dans une allée de Vitry-sur-Seine, est un lieu de création foisonnant. C'est ici que naissent des œuvres monumentales comme "Marée" (acrylique et huile sur toile, 2022) ou la série "Pléiade" (acrylique sur toile de lin, 2023), composée de sept toiles immenses, simplement accrochées sans châssis. L'artiste, dès l'âge de 18 ans, se laisse emporter par la peinture, imaginant le potentiel infini de la matière pour révéler le monde. Il désacralise la peinture, abandonnant le pinceau traditionnel pour explorer de nouvelles méthodes.

Le processus créatif de Lenoir est une alchimie complexe. Il se compare aux maîtres de la Renaissance, confiant à ses collaborateurs l'application méticuleuse de ses consignes. L'atelier fonctionne comme une chambre noire photographique, où un procédé mécanique est mis en œuvre, utilisant les trois couleurs primaires, et depuis peu, les couleurs complémentaires. "Mon travail est photographique et recrée la manière dont la mémoire existe dans notre cerveau, des images présentes ou aussi absentes, des flashs qui fonctionnent avec le souvenir qui au moment où il apparait se dérobe", explique l'artiste.
Des multiples couches de peinture et d'innombrables morceaux de scotch bleu masquent la toile, recouvrant l'image projetée. La toile est "maltraitée à l'envers comme à l'endroit", un processus long et minutieux qui aboutit à une œuvre d'une profondeur unique. Ce temps prolongé est nécessaire avant que l'artiste n'appose le point final, permettant à l'œuvre d'être exposée.
Alexandre Lenoir se veut alchimiste, inventant ses propres mélanges, choisissant la matière avec une précision quasi scientifique, suivant un protocole réfléchi, sans jamais être certain du résultat. Il parle d'un "acte de foi". L'image de départ, souvent modifiée sur Photoshop, subit ensuite de multiples passages de couleur. Certains endroits sont peints, d'autres non, dans un processus comparable à la création d'une sérigraphie, mais avec des dizaines, voire une centaine de couches successives. Le spectateur assiste à une véritable "pixélisation de la couleur", évoquant non pas le Nouveau Réalisme, mais plutôt le travail de Georges Seurat et Paul Signac, dans la lignée de leur théorie de la division.
Arrêtez de remplir les formes à l'Aquarelle
Ses œuvres sur papier, présentées lors d'expositions telles que "Works on Paper" à Paris, témoignent de cette volonté de "recréer l'effort de se souvenir d'une image". Le concept de palimpseste, cher à Victor Hugo qui écrivait dans L'Homme qui rit : "L’oubli n’est autre chose qu’un palimpseste. Qu’un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée", résonne parfaitement avec le travail d'Alexandre Lenoir.
Le Premier Alexandre Lenoir : Gardien des Monuments Français
Loin des toiles contemporaines, un autre Alexandre Lenoir, né à Paris le 27 décembre 1761, a marqué l'histoire par son engagement exceptionnel. Fils d'un commerçant prospère et bonnetier du roi, il reçoit une solide éducation chez les pères de l'Oratoire, mais manifeste très tôt un goût prononcé pour les arts. Admis à l'Académie royale de peinture et de sculpture, il devient l'élève du peintre Gabriel-François Doyen, un artiste reconnu et protégé par la Cour.

L'avènement de la Révolution française a constitué un tournant majeur. Suite à l'abolition des privilèges et à la mise à disposition de la nation des biens ecclésiastiques, un risque réel de dispersion et de destruction des œuvres d'art apparut. Le 13 octobre 1790, la Constituante charge les autorités de dresser l'état et de veiller à la conservation des monuments nationaux. C'est dans ce contexte qu'est créée la "Commission conservatrice des monuments", également connue sous le nom de "Commission des savants". La mission première de ses membres était de donner leur avis sur la vente ou le recueil des livres, monuments et autres objets scientifiques pour la Nation. Gabriel-François Doyen, en tant que membre de cette commission, joua un rôle de premier plan.
Très rapidement, la commission décida qu'un lieu spécifique serait nécessaire pour abriter les éléments sauvés. Ce sera le couvent des Petits-Augustins, situé dans la rue du même nom (aujourd'hui rue Bonaparte à Paris). La protection de Bailly se révéla essentielle après la chute de la monarchie le 10 août 1792, qui entraîna une vague d'émigration. Doyen, compromis avec l'ancienne Cour, dut fuir en Russie. Alexandre Lenoir, quant à lui, eut les mains libres pour organiser le dépôt à sa guise.
Le Musée des Monuments Français : Un Projet Visionnaire
Alexandre Lenoir, animé par un "véritable amour de l'art", ne s'est pas contenté de recueillir les monuments menacés de destruction. Il a rassemblé tous les éléments que la "fureur égarée" avait mutilés ou détruits. Il raconte avoir surmonté des difficultés, des dégoûts, des obstacles, et même des dangers pour réunir plus de cinq cents monuments de la monarchie française, les mettre en ordre, les restaurer, les classer et les décrire.

Lorsque la Convention montagnarde ordonna la destruction des tombeaux royaux de la basilique de Saint-Denis, Lenoir réussit à sauver une partie des statues et des gisants, les faisant entreposer aux Petits-Augustins. Cet acte, accompli dans une période où le danger d'accéder à la guillotine était réel, témoigne d'un courage remarquable.
La Terreur passée, des voix s'élevèrent pour réclamer le retour des œuvres dans leurs lieux d'origine. Chateaubriand fut parmi ceux qui plaidèrent en ce sens. Cependant, avec le retour des Bourbons, la situation évolua. Par l'ordonnance royale du 24 avril 1816, l'ancien couvent des Petits-Augustins fut affecté à l'École des beaux-arts nouvellement créée.
Avant même cette décision, en 1795, Alexandre Lenoir, soucieux de préserver ce patrimoine et refusant de laisser les chefs-d'œuvre s'entasser sans ordre, obtint l'autorisation d'installer un espace muséal au sein du couvent des Petits-Augustins. Ainsi naquit officiellement le musée des Monuments français. Ce musée, qui fonctionna pendant près de vingt ans, attira de nombreux visiteurs de toute l'Europe.

Lenoir organisa son musée de manière chronologique, offrant une vision complète de l'histoire de l'art, de l'Antiquité au XVIIIe siècle. La salle consacrée au XIVe siècle, par exemple, témoignait de cette approche pédagogique. Initialement centré sur les œuvres parisiennes, Lenoir n'hésita pas à insister auprès du ministère de l'Intérieur pour rapatrier des monuments plus éloignés, provenant de Gaillon, Anet, Ecouen, voire de Saintes et de Cluny.
Au-delà de son rôle de conservateur, Lenoir était un visionnaire avec une conception très "personnelle" de l'histoire de l'art. Il assemblait des monuments pour leur donner un sens nouveau, créant une muséographie innovante et extraordinaire, glorifiant les monuments quitte à occulter leur contexte d'origine. Son objectif était de concevoir un musée pédagogique esquissant une histoire globale de la sculpture tout en magnifiant certaines figures historiques.
Ces recompositions arbitraires lui valurent des critiques, notamment celle de Boutard dans le Journal des débats en 1802, qui dénonçait l'introduction "sans scrupules, dans la composition de plusieurs tombeaux, des morceaux qui non seulement leur sont absoluments étrangers, mais qui souvent contrastent bizarrement".
Malgré ces critiques, il est indéniable qu'Alexandre Lenoir, par son énergie et sa passion, a sauvé une quantité considérable de monuments et de pièces voués à une destruction irrémédiable. Il reçut d'ailleurs de nombreux honneurs et distinctions, dont la Légion d'honneur en 1814.

Le musée des Monuments français, bien que fermé sous la Restauration en 1816 et ses œuvres dispersées ou transférées au Louvre et au musée de Cluny, reste un témoignage marquant de l'engagement d'un homme pour la préservation du patrimoine national. Alexandre Lenoir appartient à cette génération de jeunes talents talentueux qui, grâce à la Révolution, ont pu accéder à des responsabilités auxquelles leur naissance ne les destinait pas. Sa mission fut de sauver des trésors patrimoniaux menacés d'une destruction irrémédiable par la fureur révolutionnaire, un legs d'une valeur inestimable pour la France.
La première monographie de l'artiste contemporain Alexandre Lenoir, publiée en 2024 par les éditions Skira, avec des textes de Joachim Pissarro et Anaël Pigeas, témoigne de l'intérêt renouvelé pour son travail. Ses expositions, comme "Works on Paper" à Paris ou à la Galerie Mariane Ibrahim à Mexico, confirment sa place dans le paysage artistique actuel, un artiste dont l'œuvre, tant par sa démarche que par son histoire, invite à une profonde réflexion.
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