L'Arsenal de Rennes, un nom qui résonne avec une riche histoire industrielle et militaire, a marqué de son empreinte le paysage et l'économie de la région rennaise pendant plus de deux siècles. Ce site emblématique, dont les origines remontent à 1793, a joué un rôle crucial dans la fabrication, le stockage et la réparation d'armes, de munitions et de matériels de soutien, tant en temps de paix qu'en période de conflit. L'histoire de cet établissement est intimement liée aux évolutions technologiques, aux conjonctures économiques et aux événements géopolitiques qui ont façonné la France.

Les Origines et l'Expansion : De la Tour d'Auvergne à la Courrouze
L'histoire de l'Arsenal de Rennes débute en 1793, une période marquée par les bouleversements de la Révolution française et la nécessité de renforcer les capacités de défense du pays. Initialement implanté boulevard de la Tour d'Auvergne, le site a rapidement connu une expansion significative, s'étendant sur les terres de la Courrouze et de la Maltière, à Saint-Jacques-de-la-Lande, pour répondre aux besoins croissants en matière de stockage de poudres. Cette période voit la construction d'ateliers, de hangars, et l'établissement d'un polygone, un lieu dédié aux essais de tirs, qui se trouvait à l'emplacement actuel du siège du Crédit Agricole.
La vocation première de l'Arsenal était la construction d'armes, de munitions et de matériels de soutien, particulièrement en temps de guerre. Les fabrications militaires et civiles ont ainsi largement contribué au développement de l'agglomération rennaise pendant plus de deux siècles. À la Courrouze, quelques bâtiments restaurés ou en cours de réhabilitation témoignent encore aujourd'hui de l'histoire singulière de cette usine.
L'Arsenal au Cœur des Conflits Mondiaux et des Mutations Économiques
L'activité de l'Arsenal de Rennes a toujours été intrinsèquement liée aux périodes de guerre et de paix, une dépendance qui se reflète dans la variation de ses effectifs et la diversification de ses fabrications. La Première Guerre mondiale a marqué un pic d'activité sans précédent. L'effectif a explosé, atteignant plus de 18 000 employés, avec une production quotidienne de dizaines de milliers de munitions. Durant cette période, les ouvrières, surnommées les « Munitionnettes », ont joué un rôle essentiel en remplaçant les hommes partis au front. Leur contribution fut telle qu'elles menèrent une grève massive en 1917 pour revendiquer de meilleures conditions de travail.
Après la Seconde Guerre mondiale, malgré les lourdes pertes subies durant l'Occupation, l'établissement a su se redresser et participer activement à l'effort national de reconstruction de la France. La période d'après-guerre a vu l'Arsenal diversifier sa production, s'adaptant aux nouvelles exigences de l'industrie et de la défense.

La Courrouze : Un Patrimoine Industriel Réinventé
Le projet urbain de la Courrouze témoigne d'une volonté de dessiner son avenir tout en préservant son passé. Les traces et les marqueurs du temps sont activement conservés, faisant de ce quartier un lieu où l'histoire industrielle se mêle à la modernité urbaine. Dès la fin du Moyen Âge, le manoir de la Courouze donnait son nom à une vaste étendue sauvage. En 1793, la création de l'Arsenal de Rennes a marqué un tournant décisif pour ce territoire.
Les installations de l'Arsenal s'étendaient sur les terres de la Courrouze, comprenant ateliers, hangars et sites de tirs. On y fabriquait des balles, des obus, des douilles, et on y stockait des dizaines de milliers d'armes. Au début du XXe siècle, l'Arsenal et la Courrouze ont vu naître les premiers syndicats d'ouvriers, reflétant les luttes sociales de l'époque. En 1904 et 1906, les salariés revendiquaient la journée de huit heures, un combat emblématique du mouvement ouvrier.
L'Arsenal de la Courrouze, à son apogée, occupait plus de 100 hectares. Les ateliers étaient disséminés et protégés par des merlons de terre, conçus pour limiter les risques d'explosion. Sous l'Occupation, le site fut contrôlé par les Allemands et saboté à la Libération. L'activité a repris après 1945, mais l'établissement a finalement fermé ses portes en 1968.
COURROUZE - Quelle est la forme de la mémoire ?
Des Vestiges et des Mémoires : La Courrouze Aujourd'hui
Aujourd'hui, la Courrouze se réinvente, portant un regard attentif sur son passé industriel. Des vestiges du passé ont fait l'objet de démarches participatives menées avec les habitants, afin de conserver la mémoire du site. La Courrouze, qui était un lieu de stockage d'explosifs et présentait un risque d'incendie élevé, a vu ses installations de secours se transformer. Le grand bassin ovale, qui servait de réserve d'eau principale aux pompiers, est aujourd'hui un bassin de régulation des eaux de pluie.
Le mur d'enceinte, qui protégeait autrefois le site, est un autre marqueur de son histoire. La Courrouze fut longtemps un site clos, protégé par un haut mur en pierre percé de lourdes portes. Le projet « Quelle est la forme de la mémoire ? », animé par le poète urbain Adrien Lecoursonnais et l'architecte Jacques Ligot, vise à concevoir un parcours de sculptures pérennes dans le quartier, transformant ces vestiges en objets-mémoire.
Le Livre "L'Arsenal de Rennes, de 1793 à nos jours" : Un Témoignage Inestimable
Pour immortaliser ce lieu culte, d'anciens techniciens et ingénieurs ont uni leurs forces pour écrire "L'Arsenal de Rennes, de 1793 à nos jours". Jean-Claude Hamelin, ancien employé de l'Arsenal de 1978 à 2000, est l'une des figures centrales derrière cet ouvrage. Lors de séances de dédicaces, il partage son expérience et retrace l'histoire de cet édifice qui a vu passer jusqu'à 17 000 employés en 1917.
Ce livre, paru en 2012 aux éditions de Juillet, a été réalisé par un collectif d'anciens ouvriers du site. Il offre un témoignage précieux sur la vie, le travail et les défis rencontrés au sein de l'Arsenal. Sur les 1 500 exemplaires édités, il ne reste que quelques unités disponibles, soulignant l'intérêt marqué pour cette publication. L'association Mémoire Arsenal-Courrouze organise régulièrement des ventes et séances de dédicaces, permettant au public de découvrir cet ouvrage unique.
L'Héritage de l'Arsenal : Une Présence Contemporaine
Aujourd'hui, l'héritage de l'Arsenal de Rennes perdure à travers l'entreprise Euro Shelters. Spécialisée dans la fabrication d'abris techniques mobiles en métal, destinés aux secteurs civil et militaire, cette société maintient une activité sur le site. Bien que les effectifs aient considérablement diminué par rapport aux périodes d'activité intense, il reste 40 personnes en activité, perpétuant une forme de savoir-faire industriel.
L'histoire de l'Arsenal de Rennes est un rappel poignant de l'importance de l'industrie de défense dans le développement économique et social d'une région. C'est aussi une histoire de mémoire collective, où les anciens employés, les projets urbains et les publications dédiées s'unissent pour préserver le souvenir d'un passé industriel et militaire d'exception.
L'Arsenal d'Auxonne : Un Modèle pour Vauban et ses Successeurs
L'histoire de l'Arsenal de Rennes s'inscrit dans une tradition plus large des arsenaux français, dont certains remontent à des époques antérieures. L'Arsenal d'Auxonne, par exemple, offre un éclairage intéressant sur les débuts de ces établissements stratégiques. Dès la fin du Moyen Âge, les halles d'Auxonne servaient de dépôt de munitions pour les troupes royales. En 1673, Colbert manifeste le souhait d'établir des arsenaux dans les places fortes frontalières.
C'est en 1674 que le bâtiment des halles d'Auxonne est réquisitionné et transformé pour la construction d'affûts, sous la supervision de Faultrier, secrétaire général de l'Artillerie de France. Le marquis de la Frézelière, lieutenant-général de l'artillerie, prend en charge cet établissement.
L'année 1687 marque un tournant avec la commande d'un nouvel arsenal à Vauban par le marquis de Louvois, secrétaire d'État à la guerre. Vauban élabore un premier projet ambitieux, visant à optimiser l'espace et la fonctionnalité. Il envisage de conserver les halles existantes, de construire un grand bâtiment parallèle à l'actuelle rue Vauban et d'établir des forges dans d'anciennes écuries voûtées.

Vauban décrit son projet avec une précision remarquable, soulignant la localisation idéale du site pour la réception des matériaux par voie d'eau et la circulation des ouvriers. Il insiste sur la discrétion du lieu, essentiel pour les activités militaires sensibles. En 1688, Vauban, aidé par le marquis de la Frézelière, modifie son projet initial, déplaçant les forges et agrandissant le hangar. Finalement, en 1689, il opte pour un projet intermédiaire, moins coûteux, tout en conservant les éléments essentiels tels que les grandes forges voûtées. Le chantier s'achève vers 1690, et l'arsenal d'Auxonne devient un exemple d'organisation et de qualité de fabrication, produisant du matériel destiné aux champs de bataille de l'est du royaume et d'Italie.
Au XVIIIe siècle, l'arsenal d'Auxonne continue de s'agrandir avec la construction de nouveaux bâtiments, notamment un atelier de menuiserie et des petites forges. La production est telle que la construction d'un grand magasin devient nécessaire pour stocker le matériel en vue de son embarquement.
Mutations et Fermeture : L'Arsenal d'Auxonne et son Héritage
La fermeture définitive de l'arsenal d'Auxonne intervient en 1830, suite à une ordonnance royale qui transfère l'établissement et son activité à Besançon, plus proche de la frontière. L'établissement continue cependant de fonctionner jusqu'en 1846, produisant toujours des affûts. L'armée reste propriétaire des lieux, mais les halles sont prêtées à la ville à partir de 1851, puis vendues en 1902. Les autres bâtiments servent d'annexes et de magasins à l'Artillerie jusqu'en 1952, date à laquelle le site est cédé à la municipalité.
L'inscription de l'ancien arsenal au titre des Monuments Historiques en 1968 le sauve d'une démolition programmée. Les halles sont restaurées et accueillent désormais le marché. Dans le cadre d'un projet de rénovation du lycée Prieur de la Côte-d'Or, l'ancien arsenal retrouve une seconde vie en 1993, abritant le réfectoire, les cuisines et le Centre d'Information et de Documentation. Les anciennes forges sont également restaurées en 2003 pour accueillir des salles de cours.
L'exemple de l'Arsenal d'Auxonne illustre la transformation des sites militaires historiques en lieux culturels et éducatifs, préservant ainsi leur mémoire tout en leur donnant une nouvelle utilité. Cette démarche de réappropriation et de valorisation du patrimoine industriel est essentielle pour comprendre l'évolution des territoires et la manière dont les générations futures peuvent se connecter à leur passé.
Les Arsenaux Maritimes : Un Pilier de la Puissance Navale Française
Au-delà des arsenaux terrestres comme ceux de Rennes et d'Auxonne, les arsenaux maritimes ont joué un rôle fondamental dans la construction navale et la projection de la puissance française sur les mers. Dès les XVIe et XVIIe siècles, la Bretagne s'affirme comme un acteur clé dans la production d'armes et de matériel pour la marine. Brest et Lorient deviennent rapidement des arsenaux majeurs dès les XVIIe et XVIIIe siècles.
Progressivement, des arsenaux se développent en dehors des sites portuaires, se consacrant à la production et au stockage d'armes et de munitions pour l'ensemble de l'armée. L'Arsenal de Rennes s'inscrit dans cette lignée, créé en 1793 comme arsenal de construction et de dépôt pour l'approvisionnement des places et batteries de côte.

Au cours du XIXe siècle, les arsenaux bretons connaissent une période de modernisation intense, bénéficiant du lancement du premier cuirassé à vapeur et participant à la construction de la nouvelle flotte de combat française. Les ateliers bretons affirment leur rôle dans la production d'armement, générant un dynamisme économique important pour la région. Au début du XXe siècle, près de 10 000 Bretons travaillaient dans des industries liées à la défense nationale, dont 2 000 à Rennes.
L'atelier de construction de Rennes se spécialise dans la déformation à froid et la production de douilles, un processus complexe nécessitant un savoir-faire particulier. Cependant, dans les années 1970, l'ARS de Rennes fait face à une concurrence accrue d'autres arsenaux français. La destruction de sa grande cheminée en 1974 marque symboliquement la fin de la production d'armement dans la capitale bretonne.
Les arsenaux de Brest et de Lorient connaissent également une période difficile dans les années 1990. Lorient ferme ses portes en 1997, tandis que Brest, aux côtés de Cherbourg, Toulon, Saint-Tropez, Indret et Ruelle, reste l'un des six arsenaux français encore en fonctionnement, témoignant de la continuité de l'expertise française dans le domaine de la construction navale et de l'armement. L'histoire des arsenaux, qu'ils soient terrestres ou maritimes, est donc celle d'une adaptation constante aux enjeux stratégiques et technologiques, laissant derrière eux un héritage bâti et mémoriel d'une valeur inestimable.
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