Le langage, particulièrement dans ses expressions populaires et techniques, recèle une richesse insoupçonnée. Le terme "bourre" et le mot "caniveau" en sont d'excellents exemples, chacun possédant une définition première, mais s'ouvrant ensuite à une multitude de sens figurés et spécialisés. L'exploration de ces termes nous invite à plonger dans le monde de l'artisanat, de la langue régionale, et même de l'argot, révélant ainsi la complexité et la vivacité de notre vocabulaire.
La Bourre : De la Matière Première aux Expressions Figurées
Le mot "bourre" possède une définition fondamentale ancrée dans le domaine matériel et artisanal. Il désigne, en premier lieu, un amas de poils provenant de la peau d'animaux à poils ras (bovins, chevaux) grattée avant tannage. Cette matière brute trouve ensuite son utilité dans la bourrellerie et pour la fabrication du feutre. Ainsi, la bourre sert à garnir des selles, des bâts, des tabourets, etc., comme le mentionne l'Academie française de 1835 à 1932. Dans ce contexte technique, on peut citer l'exemple d'un collier dont la bourre avait disparu, illustrant sa fonction de rembourrage. L'outil du bourrelier, le bat-à-bourre, témoigne également de cette utilisation.

Dans un sens plus large et technologique, la bourre peut aussi concerner la fourrure. Il s'agit alors du "poil plus court, plus laineux et plus épais que le poil proprement dit, et qui, caché extérieurement par celui-ci, protège la peau". Cet emploi spécialisé souligne l'importance de ce sous-poil dans la qualité d'une fourrure.
Le terme s'étend ensuite à tout amas de laine, déchets textiles, matières souples et compressibles, souvent sous forme de poils ou de brins, qui peut servir à remplir une enveloppe de tissu, une cavité. C'est le cas de la bourre d'un coussin, d'un matelas. Dans des contextes plus précis, on trouve la petite bourre de coton-poudre utilisée dans un tube, ou encore une bourre de liège ou de coton, ainsi que des bourres de pipe.
Spécialement dans le domaine de l'armement, la bourre désigne la matière (étoupe, papier, etc.) bourrée dans les armes à feu au-dessus de la charge pour la retenir et la presser. On parle ainsi de la bourre d'un fusil, d'un canon, et l'on peut trouver des exemples comme une bourre de canon en foin, en terre, ou encore l'action d'enfoncer la bourre avec la baguette. L'usage de la bourre dans les armes à feu est attesté dès 1618 par Aubigné.
Dans l'industrie textile, la bourre représente la partie la plus grossière de textiles avec laquelle on fabrique des fils ou étoffes d'aspect bourru. On trouve ainsi le bonnet en bourre de laine, la bourre lanice (déchets de laine provenant du peignage), ou encore des matelas de bourre lanice. Les déchets de laine provenant d'une étoffe de drap tondue sont appelés bourre tontisse. La bourre de soie, synonyme de bourrette, désigne les déchets de soie grège provenant du dévidage des bobines. Les dict. anciens mentionnent également la Bourre de Marseille, une étoffe moirée dont la chaîne était de soie et la trame de bourre de soie.
Dans le domaine des mines, la bourre est la matière de bourrage pour les trous de mine.
Au-delà de ces sens matériels, le terme prend une dimension figurative. Il peut désigner un remplissage dans une œuvre littéraire, comme dans la phrase : "Il y a bien de la bourre dans cet ouvrage". Cette acception, attestée dès 1828 par Sainte-Beuve, souligne l'idée de contenu superflu ou de remplissage sans substance.
Par analogie, le terme s'applique au monde végétal. La bourre peut être le duvet végétal qui se trouve sur les bourgeons, plus rarement sur les fleurs, feuilles, fruits ou troncs de certaines plantes. On parle ainsi de la bourre du cotonnier, du palmier, du pissenlit. Une semence volante peut être "portée par ses bourres ébouriffées et ses aigrettes".
Dans un sens agricole plus spécifique, la bourre désigne la gousse des légumineuses; l'épi du trèfle. On peut trouver du trèfle en bourre dont la graine est restée dans son enveloppe. Les gousses ou capitules peuvent aussi recevoir le nom de bourres.
En horticulture, la bourre se réfère au calice de certaines fleurs.
Dans le domaine de la viticulture, le terme désigne une "sorte de duvet laineux mélangé parmi les écailles qui constituent les yeux de certaines plantes, particulièrement ceux de la vigne". De là découle le terme "débourrer", qui signifie le développement des yeux de la vigne, leur transformation en bourgeons. Par extension, la bourre peut désigner le bourgeon de la vigne, comme dans l'expression "La vigne a gelé en bourre".
Enfin, dans un registre très familier, voire argotique, le terme "bourre" peut avoir d'autres significations. "À pleine bourre" signifie "en plein, tout à fait". "De première bourre" indique "de premier ordre, excellent". L'expression "se tirer la bourre" signifie rivaliser à fond pour la victoire finale. Le verbe "bourrer" au sens de "bloquer, arrêter" donne l'expression "être à la bourre", qui signifie être en retard. De manière plus péjorative, "les bourres" est un terme argotique désignant les gendarmes, les policiers. Cette polysémie, souvent liée au verbe "bourrer", témoigne de la vitalité expressive du langage.
Le Caniveau : De l'Évacuation des Eaux aux Usages Figurés
Le mot "caniveau" possède une définition principale liée à l'infrastructure urbaine et à la gestion de l'eau. Il désigne un route canal situé le long des routes pour évacuer les eaux de pluie. Ainsi, l'eau de pluie coule dans le caniveau le long de la chaussée.

Le terme s'applique également à un petit canal où l'on place des tuyaux et câbles électriques. Les électriciens posent les fils dans le caniveau technique, soulignant son rôle dans les infrastructures modernes.
Dans le domaine de la maçonnerie, un caniveau peut être une pierre creusée au milieu pour faire écouler l'eau. Le maçon installe un caniveau en pierre pour drainer le mur.
Enfin, le caniveau a trouvé une utilisation plus originale et moins commune comme plaisanterie, une rare façon ironique de dire au revoir en imitant le breton. On entend alors des expressions comme : "Allez, caniveau tout le monde, à demain !".
Au-delà de ces définitions littérales, le caniveau a acquis une forte connotation figurative, souvent négative. "Tomber dans le caniveau" est une expression courante pour dire "déchoir". Cette image évoque la saleté, la misère, la dégradation sociale. Les exemples tirés de la littérature et de l'actualité illustrent bien cette idée : des institutions qui "mettent un enfant au monde et le jettent ensuite dans le caniveau pour l'oublier", ou encore une journée qui "s'écoulerait tout entière comme une eau jaunie dans un caniveau".
Le terme "caniveau" peut également être associé, dans un registre plus technique lié à la maçonnerie, à une bordure pavée d'une rue, le long d'un trottoir, qui sert à l'écoulement des eaux.
Le Gaga Stéphanois : Un Langage aux Racines Profondes
L'analyse des termes "bourre" et "caniveau" ne serait pas complète sans évoquer le contexte du Gaga stéphanois. Plus qu'un argot, le Gaga stéphanois est un langage populaire parlé dans la région stéphanoise, presque un dialecte, et il vient de l'arpitan. Il est encore utilisé à Saint-Etienne par ses habitants de façon si naturelle que parfois ne savent même pas qu'il s'agit de gaga.
La prononciation du gaga est particulière et s’articule avec des voyelles fermées là où en général partout ailleurs en France elle son ouvertes : « eu », « o ». Par contre, les « on » et les « an » sont nasalisés. Ainsi, on entend prononcer le mot « feuille » comme s’il y avait un accent circonflexe sur le « eu », et cela s’applique au son « o » de la même manière.
Les exemples de phrases en gaga, tels que « Bosseigne ce mâtru, y me fait tirer peine. Tous les matins je le vois par le cafuron, y part ramasser ses barabans et ses babets avec sa boge dans la forêt. C’est que sa mère elle fait trop la pampille cette gambelle. Elle est mieux douée pour aller au boit d’bout que pour aller à la luche. Et son coissou qu’est tout mâchuré et cafi de poux ! Moi j’t’en foutrais une cempote de coups de pied dans le derrière à celle-ci tiens ! Enfin, pas la peine de gongonner et de broger, la journée commence que et faut que je porte les gandouzes devant le portail avant que les gandous y passent. Suis ben bazut de me faire du mouron comme ça pour un galapiat comme lui ! Fouilla, ça me fout la lourde cette histoire ! En plus suis tellement à barreau que j’ai faillis m’oublier ! C’est que nous les Manuchards on boulique sans cesse, toujours à cacaçon sous les machines et on a du mérite on se met jamais en caisse. Ce qui me fait bien plaisir c’est la belle fricaude que je vais nous faire pour le souper. C’est que chez nous on pichorgne pas et on laisse pas des équevilles, on aime pas déprofiter. Y vont encore dire que je jabiasse et que je fais ma babielle mais je trouve que le Néné y fait son farmélan depuis qu’il est avec la Marie. La manière qu’elle est peton cette poutrasse, moi je pourrais pas y supporter ! C'est qui va s’en voir en la fréquantant. », illustrent la richesse et la spécificité de ce langage.
Des termes comme sarasson (fromage blanc vinaigré à base de babeurre que l’on déguste avec des pommes de terre vapeur) montrent également la particularité du vocabulaire régional.
L'exploration de ces termes, "bourre" et "caniveau", nous révèle ainsi la profondeur et la diversité du langage. Qu'il s'agisse des réalités matérielles de l'artisanat, des nuances de la langue régionale, ou des expressions figurées qui colorent notre quotidien, chaque mot porte en lui une histoire et une signification qui méritent d'être découvertes. Le Gaga stéphanois, en particulier, nous rappelle que la langue est vivante, évolutive, et ancrée dans des identités culturelles fortes.
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