L'entrée d'Arthur Schopenhauer dans la prestigieuse collection de La Pléiade, aux côtés de figures tutélaires comme Kant et Nietzsche, témoigne de la reconnaissance tardive mais profonde de l'influence durable de sa pensée. Cette consécration éditoriale, notamment pour son œuvre maîtresse, "Le Monde comme Volonté et comme Représentation", met en lumière non seulement la qualité littéraire exceptionnelle du philosophe, mais surtout la profondeur et la complexité de son système philosophique. L'édition de 2009 en Folio Essais avait déjà marqué une étape importante en abordant l'aspect philosophique du vocabulaire schopenhauerien, souvent occulté par son style. La nouvelle édition de La Pléiade, fidèle à l'édition définitive de 1859, "de dernière main", offre une version du texte enrichie et plus accessible, notamment pour les lecteurs novices. Elle se distingue par une approche scientifique de la traduction, une attention accrue aux détails et un appareil critique substantiel, consolidant ainsi l'héritage de Schopenhauer dans le paysage philosophique.

La Traduction : Wille, das Wollen, et la subtilité sémantique
L'une des clés de compréhension de la philosophie de Schopenhauer réside dans la précision de son vocabulaire. La distinction entre "Wille" et "das Wollen" est ainsi cruciale. La traduction française "volonté" pour "Wille" et "le vouloir" pour "das Wollen" (un infinitif substantivé) parvient à rendre cette nuance essentielle. Schopenhauer utilise ces termes pour exprimer la chose en soi, l'essence métaphysique du monde, et son actualisation dans les actions et les désirs individuels.
Une difficulté de traduction réside dans la notion de "Wille zum Leben", traduite traditionnellement par "volonté de vivre". Schopenhauer, cependant, introduit une distinction subtile avec "Lebenwollen" (vouloir-vivre), notamment lorsqu'il analyse le lien entre l'égoïsme et la volonté au paragraphe 58, et dans les Compléments du Livre II, chapitre XIX. Traduire "Wille zum Leben" par "vouloir-vivre" dans l'ancienne édition Burdeau/Roos atténuait le lien fondamental entre la volonté et sa conscience de soi. Pour Schopenhauer, la "volonté de vivre" n'est pleinement "complète" que lorsqu'elle est éclairée par la connaissance de soi. Ramener cette notion à une simple "pulsion aveugle" serait réducteur.
D'autres termes clés, tels que "Trieb" (pulsion), "Drang" (élan, impulsion), "Begierde" (appétit), "Streben" (aspiration) et "Wunsch" (désir), ont été traduits avec une volonté d'homogénéisation et de précision, afin de mieux restituer la richesse sémantique de l'original. L'édition La Pléiade s'efforce ainsi de maintenir la scientificité du projet tout en facilitant l'accès du lecteur à la pensée complexe de Schopenhauer.
La Chronologie : Un Philosophe "Hors du Temps"
La nouvelle édition de La Pléiade inclut une chronologie détaillée, offrant un éclairage factuel sur la vie de Schopenhauer, une vie marquée par des expériences souvent difficiles. L'humiliation de n'avoir que cinq étudiants face aux deux cents de Hegel en 1820, les ventes décevantes de ses ouvrages, ou encore une vocation de traducteur contrariée, dressent le portrait d'un homme en proie à des frustrations. Cependant, l'objectif de cette chronologie n'est pas la psychologisation excessive ou la construction d'une rhétorique du malheur. Au contraire, elle vise à présenter Schopenhauer comme un philosophe "hors de" ou "à côté" de son temps.
Schopenhauer a délibérément refusé de s'intégrer dans la vie marchande de son époque, a tourné le dos à l'idéalisme dominant en philosophie, et a même saboté sa carrière universitaire par orgueil. Ce positionnement "à contretemps" l'a conduit à une vie de solitaire, consacrée à un travail philosophique rigoureux, ritualisé à la manière de Kant. Il n'a pas été vaincu par son époque, mais a plutôt choisi de refuser tout ce qui pouvait ressembler à un compromis, afin de rester fidèle à son intuition philosophique née dès 1814. Son ironie face à sa gloire tardive, comme en témoigne son entretien avec Friedrich Hebbel, où il se compare à un "lampiste" disparaissant dans les coulisses avant le lever du rideau, souligne cette distance critique.

La Polémique et la Critique de Hegel : Un Combat Intellectuel
L'épisode de 1839, où Schopenhauer, seul candidat à un prix de la société royale danoise des sciences, ne l'obtient pas en raison de propos jugés inadmissibles sur des philosophes contemporains, révèle son penchant pour la polémique. Hegel, en particulier, devient la cible privilégiée de ses invectives. Pour Schopenhauer, Hegel incarne les dérives de la philosophie universitaire allemande, qu'il considère en état de régression depuis Kant.
Au-delà de la simple animosité, Hegel représente pour Schopenhauer un obstacle épistémologique majeur à l'avènement de sa propre métaphysique. En combattant Hegel, Schopenhauer cherche à libérer la philosophie de ce qu'il perçoit comme un carcan intellectuel, ouvrant ainsi la voie à des penseurs comme Nietzsche ou Freud. La publication posthume d'un article en anglais, "Iconoclasm in German Philosophy", dans la Westminster and Foreign Quarterly Review, qui loue la capacité de Schopenhauer à détruire les systèmes adverses tout en construisant le sien, a contribué à sa notoriété. Cet article, largement diffusé en Allemagne, a souligné la nécessité de libérer la philosophie du joug de Hegel et a mis en évidence la manière dont l'université allemande entravait la diffusion de la pensée schopenhauerienne.
L'Index : Reflet d'un Éclectisme Philosophique et Littéraire
L'index final de l'édition La Pléiade, élaboré avec soin, offre une "objectivation" fascinante de la bibliothèque de Schopenhauer et, par extension, de son éclectisme. Les témoignages de contemporains, comme Alexandre Foucher de Careil, rapportent la présence d'environ 3000 volumes, majoritairement français, mais aussi anglais, italiens et peu allemands. L'importance accordée par Schopenhauer à la littérature antique et moderne (545 volumes) rivalise avec celle de la théologie et de la philosophie (764 ouvrages), témoignant d'une curiosité intellectuelle sans bornes.
Ses intérêts s'étendaient également aux sciences naturelles (206 titres), aux sciences occultes (115 ouvrages), et aux cultures orientales (145 livres), dissipant tout soupçon d'amateurisme. Cette constitution méticuleuse de sa bibliothèque, attestée par sa correspondance, ainsi que le temps considérable qu'il consacrait à la lecture, soulignent l'influence déterminante de ses lectures sur sa propre pensée. L'index révèle ainsi une "polyphonie chatoyante qu'animent plus de vingt siècles de philosophie et de littérature", un panorama intellectuel où les philosophes côtoient de nombreux écrivains, et où la Bible occupe une place notable.
La philosophie de SCHOPENHAUER
Le Chapitre 19 du Livre II : La Volonté, Essence du Monde et Fondement de la Conscience
Le chapitre 19 du Livre II, intitulé "Du primat de la volonté dans la conscience de nous-mêmes", constitue une pierre angulaire de la métaphysique schopenhauerienne. Au cœur de cette analyse se trouve la notion de Volonté, conçue comme la chose en soi, l'essence intime, indestructible et fondamentale de toute réalité. Cette Volonté, bien qu'étant la source de toute existence, est intrinsèquement "sans conscience". La conscience, telle que nous la connaissons, est déterminée par l'intellect, lequel n'est qu'un "simple accident de notre essence".
L'intellect, fonction du cerveau, est lui-même un produit de l'organisme, un "parasite" qui ne sert à la conservation du moi qu'en régulant les rapports avec le monde extérieur. L'organisme, quant à lui, est la "volonté individuelle devenue visible, objectivée". Conditionné par les formes de connaissance du cerveau - espace, temps, causalité - il se manifeste comme une chose étendue, matérielle, agissante.
Schopenhauer développe cette thèse à travers plusieurs arguments psychologiques :
La structure de la conscience de soi : La conscience de soi, comme toute conscience, implique un sujet connaissant et un objet connu. Dans la conscience de nous-mêmes, l'élément connu est exclusivement la volonté. Toutes les impulsions, désirs, aspirations, joies et souffrances sont des modifications de la volonté agissant au dehors. La volonté est l'élément "premier et essentiel" dans la conscience, le " πρωτότυπος", tandis que le sujet connaissant est le "miroir", l'"ἔϰτυπος", secondaire. La Volonté et la connaissance sont comparées à un corps lumineux et un corps réfléchissant, ou à une corde vibrante et une table d'harmonie, le son symbolisant la conscience.
La comparaison avec la plante : Schopenhauer utilise la métaphore de la plante, avec sa racine (élément essentiel, la volonté) et sa corolle (élément apparent, l'intellect), pour illustrer la relation entre volonté et intellect. Le "moi", point d'indifférence entre les deux, est le sujet identifiant du connaître et du vouloir. La puissance intellectuelle est proportionnelle à la force de la volonté ; un génie, pour être tel, doit posséder une volonté "violente et passionnée".
La permanence de la volonté face à la variabilité de l'intellect : En parcourant l'échelle hiérarchique des animaux, Schopenhauer observe que l'intellect devient de plus en plus faible et imparfait, tandis que la volonté reste identique à elle-même, affirmant son attachement à la vie, son égoïsme fondamental. Chez le moindre insecte, la volonté est aussi parfaite que chez l'homme, seule la manifestation (les motifs) diffère, dépendant de l'intellect. L'intellect, instrument de la volonté, se développe en complexité et en perfection à mesure que les besoins de l'espèce deviennent plus variés et les objets de satisfaction plus éloignés et complexes. L'homme, avec sa représentation abstraite et sa pensée, représente le sommet de cet développement intellectuel, conférant à l'intellect une prédominance apparente sur la volonté.
Cependant, Schopenhauer réfute l'idée que la pensée soit l'élément primaire de l'âme. Si tel était le cas, comment les animaux, dotés d'une connaissance pauvre, pourraient-ils manifester une volonté si indomptable et violente ? L'erreur fondamentale des philosophes, selon lui, consiste à considérer l'accident (la pensée) comme la substance (la volonté). L'intellect est un instrument au service de la volonté.
La Volonté comme Essence du Monde : Implications Métaphysiques et Éthiques
La Volonté, en tant que chose en soi, est l'essence intime du monde. Elle est la force motrice universelle qui se manifeste à tous les niveaux de la réalité, de la pierre qui tombe à l'aspiration humaine. Cette Volonté est inconditionnée, aveugle et inexplicable. Elle ne peut être comprise par la causalité, qui ne s'applique qu'au monde des phénomènes.
Le Pessimisme Schopenhauerien : La Volonté, étant un besoin, un manque, engendre nécessairement la souffrance. La vie oscille comme un pendule entre la douleur du manque et l'ennui de la satisfaction. Le bonheur est une illusion, une cessation temporaire de la douleur, rapidement remplacée par une nouvelle peine ou un ennui insupportable. "La souffrance est le fond de toute vie", affirme Schopenhauer, et cette souffrance s'accroît à mesure que la conscience et l'intelligence s'élèvent.
La Morale de la Pitié : Face à cette réalité douloureuse, Schopenhauer propose une éthique fondée sur la pitié. La reconnaissance de l'identité profonde de toutes les volontés individuelles, sous le voile de l'individualité (le principe d'individuation), conduit à la compassion. En s'identifiant à la souffrance d'autrui, l'individu transcende son égoïsme et se désolidarise de la volonté générale, trouvant ainsi une voie de salut.
La Critique de la Rationalité : Schopenhauer critique radicalement la philosophie rationaliste qui postule le primat de l'intelligence sur la volonté. Pour lui, la volonté est première et gouverne toute chose. La raison elle-même est soumise aux ruses du vouloir-vivre. Cette primauté de la volonté explique le caractère souvent absurde et irrationnel du comportement humain, où les motivations profondes échappent à la conscience.
L'Art comme Voie de Salut : L'expérience esthétique, par la contemplation désintéressée de la Volonté à travers les œuvres d'art, offre un moment de répit face à la souffrance. C'est une prise de distance avec la Volonté, une contemplation de soi-même en tant que Volonté, mais sans s'y identifier.
Conclusion : Un Héritage Philosophique Continu
L'analyse du chapitre 19 du Livre II de "Le Monde comme Volonté et comme Représentation" révèle la profondeur et la cohérence du système schopenhauerien. Sa métaphysique de la Volonté, sa psychologie pénétrante et son éthique de la compassion continuent de susciter l'intérêt et le débat. La nouvelle édition de La Pléiade offre une opportunité précieuse de redécouvrir cette œuvre majeure, en facilitant l'accès à sa complexité linguistique et conceptuelle. Schopenhauer, philosophe de la souffrance et de la transcendance, demeure une figure incontournable pour quiconque souhaite interroger les fondements de notre existence et la nature profonde de la réalité. Son influence, bien au-delà de la philosophie, s'étend à la littérature, à l'art et à la psychologie, attestant de la puissance durable de sa pensée.
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