L'histoire industrielle des Vosges est jalonnée d'exemples remarquables de mutation et d'adaptation. Des usines autrefois dédiées à la production de biens de consommation courante ont su se réinventer pour embrasser de nouveaux horizons, notamment dans le secteur de la construction bois. Cette transition, souvent initiée par la nécessité de sauvegarder des emplois face à la concurrence internationale, met en lumière la valeur inestimable du personnel et l'importance d'une vision stratégique audacieuse. L'usine de grille-pain du groupe Seb à Étival-Clairefontaine, après avoir produit pendant plus de quarante ans des mini-fours et des grilles-pain, a connu une transformation radicale. Confrontée à une concurrence asiatique implacable, cette usine de 18 000 m2 a vu son activité décliner, menant le groupe Seb à envisager sa fermeture.

De la Fabrication de Petits Électroménagers à la Construction Bois
La perspective de perdre 2 000 emplois à la belle époque, et finalement 200 postes encore à pourvoir, a suscité une réponse ambitieuse. Un projet de transformation industrielle a été conçu en collaboration avec les élus locaux et le groupe SEB. Pascal Chazal, alors président d'Ossabois, a relevé le défi de reconvertir le site. L'équipe en place, composée d'ouvriers n'ayant aucune qualification dans le bâtiment - aucun menuisier ou carreleur ne travaillait chez SEB auparavant - a été formée à la construction bois. Dès mars 2008, l'usine a redémarré sa production, cette fois axée sur les murs à ossature bois. Le premier grand projet fut la fabrication de 470 des 8 000 Cottages pour le Center Parc "domaine des 3 forêts", commandés par le groupe Pierre & Vacances.
Douze années plus tard, les produits issus de cette usine ont gagné en sophistication. La production s'est étendue à des éléments encore plus complexes, tels que des salles de bains préfabriquées ou des modules de chambres destinés aux étudiants et aux hôtels. Cette expérience démontre qu'une main-d'œuvre initialement non qualifiée dans un secteur donné peut, grâce à une formation adaptée et une nouvelle approche, exceller dans des domaines très différents. Les ouvrières de SEB, habituées à fabriquer de petites pièces de quelques kilos, se sont retrouvées à produire des éléments de bâtiment pesant plus d'une tonne, voire des chambres d'hôtel de plus de six tonnes.
La Force du Capital Humain et l'Adaptabilité Industrielle
La reconversion des ouvrières a insufflé une nouvelle énergie à l'entreprise Ossabois. Le changement de produit n'a pas impliqué un changement de métier au sens strict. Les métiers de l'industrie résident avant tout dans la définition de processus efficaces permettant de fabriquer des produits dans les meilleures conditions possibles, en recherchant constamment la satisfaction du client à travers la qualité, le coût et le délai - le fameux "trépied du LEAN". Les bénéfices de cette transformation sont immenses : elle a permis de construire des bâtiments avec une main-d'œuvre qui n'est pas issue du secteur traditionnel du bâtiment.
Cette évolution est particulièrement précieuse à l'heure où une part significative du personnel qualifié prend sa retraite sans que la relève ne soit assurée par les jeunes, peu attirés par les métiers du bâtiment. Parallèlement, l'évolution des modèles industriels, comme l'essor de la voiture électrique, réduit les besoins en certaines pièces automobiles telles que les pots d'échappement, les radiateurs ou les boîtes de vitesses. La question se pose alors : pourquoi ne pas réutiliser ces usines et ces professionnels de l'industrie pour produire des bâtiments ?
Les Zelles : Entreprise à Mission et Succès Économique
En 2021, l'entreprise Les Zelles a franchi une étape significative en devenant une "entreprise à mission". Cette démarche a permis à ses salariés de devenir actionnaires de leur propre entreprise, contribuant ainsi à un modèle économique plus solidaire et participatif. L'entreprise a atteint un chiffre d'affaires de 109 millions d'euros en 2021, un record jamais égalé en 75 ans d'existence.
La pandémie de Covid-19, avec ses confinements, couvre-feux et l'essor du télétravail, a incité les Français à passer davantage de temps chez eux. Les Zelles, fabricant français de fenêtres en PVC et aluminium sur-mesure, a su capitaliser sur cette tendance. Laurent DEMASLES, son PDG, souligne que "la force d’une entreprise réside avant tout dans ses ressources humaines, c’est-à-dire les femmes et les hommes qui œuvrent au quotidien et mettent leurs compétences au service du projet d’entreprise". C'est pourquoi Les Zelles investit massivement dans la formation, avec plus de 2 700 heures dispensées à ses quelque 200 salariés. La qualité de vie au travail est également une priorité, l'entreprise étant accompagnée depuis 2019 par un partenaire spécialisé dans la santé au travail pour améliorer l'éveil musculaire, les gestes et les postures.
Malgré les tensions sur les prix des matières premières, Les Zelles a su anticiper et mobiliser ses équipes pour limiter les impacts. Les équipes achats et R&D ont mené près de 40 campagnes d'essai pour valider des produits alternatifs et pallier les pénuries et les hausses de coûts. La participation de 100% des salariés au capital de l'entreprise en mars 2021 a structuré la démarche et lancé de nombreux projets alignés sur les missions de l'entreprise. Pour 2022, Les Zelles vise une augmentation de 10% de son chiffre d'affaires, soit un objectif de 120 millions d'euros. Les 15 groupes de travail dédiés à un monde plus durable continuent de se mobiliser sur des problématiques sociales, sociétales et environnementales. Les projets, pragmatiques et ancrés dans le territoire, témoignent des ambitions de ce concepteur et fabricant vosgien de menuiseries sur mesure, contribuant ainsi à la création et au maintien de l'emploi dans la vallée.
L'histoire de la Place des Vosges
Mercier-David : Une Histoire Familiale et un Savoir-Faire Ancré
L'entreprise Mercier-David incarne également cette dynamique vosgienne, mêlant histoire familiale et adaptation aux évolutions du marché. Fondée il y a 39 ans, elle est passée de 7 collaborateurs à 90 employés, devenant le premier fabricant-poseur de menuiseries en Lorraine. L'histoire de Mercier-David est celle d'une petite entreprise familiale qui a su mutualiser le travail d'atelier et de pose pour développer sa clientèle. Thierry David, cofondateur en 1987, s'est associé avec Claude Mercier, artisan-menuisier expérimenté. Ensemble, ils ont surfé sur la vague du PVC, puis le tandem formé avec Pierre Mercier, son neveu, a su résister aux vents calmes du marché.

Mercier-David se positionne sur le marché du moyen/haut de gamme, privilégiant le "sur-mesure" sans automatiser excessivement sa production. L'entreprise accorde une attention particulière à la qualité de la quincaillerie, des joints et des vitrages. Les ouvrants sont équipés de série d'une quincaillerie oscillo-battante, et les vitrages doubles et triples proviennent de fournisseurs locaux dans le Grand-Est. Les performances de leurs produits sont démontrées, notamment en termes d'imperméabilité à l'air, d'étanchéité à l'eau et de résistance au vent.
L'entreprise met un point d'honneur à ne jamais sous-traiter la pose de ses menuiseries, garantissant ainsi une maîtrise intégrale de la chaîne, du diagnostic à l'installation. 90% de leurs interventions concernent des travaux de rénovation chez les particuliers. Un "menuisier-conseil" accompagne le client dans toutes les étapes du projet, de l'aide au financement à la réception des travaux, en passant par l'explication de la manipulation des menuiseries. Mercier-David s'engage à aller au-delà des garanties légales et porte haut le concept de la "vosgitude", promouvant le territoire et participant au développement de l'économie locale. Ce concept inclut le soutien aux sportifs vosgiens, symbolisant un partenariat avec l'excellence et une "vie en Vosges". La transmission du savoir-faire est également au cœur de leur démarche, les monteurs expérimentés partageant leurs gestes avec les jeunes recrues dans un cercle vertueux.
La Menuiserie Lecomte : Cent Ans de Savoir-Faire et d'Adaptation
La menuiserie Lecomte, quant à elle, fête cette année ses 100 ans. Cette entreprise familiale, dirigée par Jean-Christophe, Pascal, Guillaume et Patrick Lecomte, représente deux générations de savoir-faire. Fondée en 1920 par Alphonse Ferry, elle a été reprise par son fils Georges et son gendre Maurice Lecomte en 1947. En 1955, la société s'est scindée en deux entités : la menuiserie Lecomte et l'ébénisterie Ferry. En 1988, François Lecomte, désormais retraité, et ses frères Pascal et Jean-Christophe ont pris les rênes, avant que Guillaume n'intègre la société en 2014, suivi par son frère Patrick en 2017.

Bien qu'étant une "vieille dame", la menuiserie Lecomte démontre une remarquable capacité d'adaptation. Elle compose avec l'évolution des attentes et des modes, communiquant davantage sur son image et montrant au grand public ce qu'elle est réellement. L'entreprise, installée dans une ancienne usine textile depuis 1991, ouvre ses portes pour faire découvrir ses ateliers et les différentes étapes de fabrication. Leurs réalisations sont parfois étonnantes, ayant notamment produit les portes de l'église du Tholy, un escalier pour Jean-Jacques Goldman, ou encore des fenêtres pour le parc d'attractions Disneyland. La menuiserie Lecomte, inscrite dans l'ADN familial, continue de travailler le bois sous toutes ses formes pour créer des escaliers, des portes et des fenêtres sur-mesure, prouvant que tradition et modernité peuvent coexister pour assurer la pérennité d'une entreprise. L'entreprise est inscrite dans la base Sirene depuis le 01/01/1977 et au Registre National des Entreprises (RNE) depuis le 12/04/1977. Son effectif salarié se situe entre 20 et 49 salariés en 2023.
L'Industrie Vosgienne : Un Modèle de Résilience et d'Innovation
Ces exemples illustrent la résilience et la capacité d'innovation de l'industrie vosgienne. La transformation d'usines de production de biens de consommation en acteurs clés de la construction bois, la mise en place de modèles d'entreprises participatives et la pérennisation d'un savoir-faire artisanal sur plusieurs générations témoignent d'une profonde compréhension des enjeux économiques et sociaux. L'accent mis sur les ressources humaines, la formation continue, la qualité de vie au travail et l'ancrage territorial sont autant de facteurs qui contribuent à la vitalité de ce tissu industriel. Face aux défis globaux tels que la transition écologique, la digitalisation et les évolutions démographiques, ces entreprises vosgiennes démontrent que l'adaptabilité, la vision stratégique et l'engagement des hommes et des femmes qui les composent sont les clés d'une réussite durable. L'histoire de ces entreprises n'est pas seulement celle de la fabrication de produits, mais celle de la création de valeur, d'emplois et d'un avenir plus solide pour le territoire vosgien.
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