Henri Vincenot : Un Artiste et Écrivain entre Bourgogne, Rail et Spiritualité

Henri Vincenot, né à Dijon en 1912 et décédé en 1985, fut une figure singulière de la scène artistique et littéraire française du XXe siècle. Son œuvre, profondément ancrée dans sa Bourgogne natale, explore avec une rare sensibilité les thèmes de la nature, des traditions, de la civilisation, de l'histoire, et de la spiritualité. Issu d'une famille où le chemin de fer occupait une place centrale, Vincenot a su tisser des liens uniques entre son univers familial, son attachement profond à la terre de ses ancêtres, et une quête de sens qui a traversé toute sa vie. Peintre, sculpteur, musicien, dramaturge et écrivain, il a laissé une empreinte indélébile, caractérisée par une "civilisation lente" qu'il appelait de ses vœux, en opposition à la modernité effrénée.

Les Racines Bourguignonnes et l'Esprit Compagnonnique

L'enfance d'Henri Vincenot est intimement liée à la Bourgogne et au monde ferroviaire. Né en 1912 dans une famille d'employés du chemin de fer, son père était dessinateur-projeteur à la Voie au PLM (Paris-Lyon-Marseille) à Dijon, et son grand-père paternel, mécanicien de locomotives à vapeur. Son grand-père maternel, garde-barrière, et plusieurs de ses oncles travaillaient également dans ce secteur. Cette immersion dans l'univers du rail, au cœur du quartier cheminot de Dijon, a profondément marqué sa vision du monde.

Quartier cheminot de Dijon

Les deux grands-pères de Vincenot, tous deux Compagnons-Passants-du-Devoir, lui ont transmis l'esprit compagnonnique, une philosophie de vie axée sur le savoir-faire, la transmission et la solidarité. C'est chez ses grands-parents maternels, à Commarin, qu'il passait ses vacances d'enfant et d'adolescent. Son grand-père Joseph, surnommé "le Tremblot de La Billebaude" (titre d'un de ses futurs best-sellers), lui a enseigné les secrets de la nature : la faune, la flore, l'apiculture et la chasse. Ces apprentissages, loin des bancs de l'école, ont nourri son imagination et ont trouvé un écho particulier dans ses romans, où la nature est souvent un personnage à part entière.

Au cours d'une battue au sanglier, alors qu'il n'avait que 17 ans, le jeune Henri se perdit dans la forêt bourguignonne. Sa découverte fortuite d'un petit hameau en ruines, la Peurrie, marqua un tournant. Il fit le serment de redonner vie à ce lieu et d'y finir ses jours. Ce rêve, qu'il qualifia lui-même de "folie de [sa] vie", il le réalisera plus tard avec son épouse Andrée et leurs enfants.

Après des études secondaires au lycée Saint-Joseph de Dijon, Henri Vincenot intègre l'École Supérieure de Commerce de Dijon (actuelle ESCAE), où il rencontre Andrée Baroin, originaire de Saint-Léger-sur-Dheune, qui deviendra son épouse et l'unique amour de sa vie. Parallèlement, il cultive ses autres passions : le piano, les Beaux-Arts (sculpture, dessin, peinture) et le Conservatoire (théâtre).

Un Parcours Artistique et Professionnel aux Multiples Facettes

Le parcours professionnel d'Henri Vincenot fut aussi riche et varié que ses talents artistiques. En 1933, il part pour le Maroc pour y effectuer son service militaire. Cette expérience lui inspirera son roman "Le Sang de l'Atlas". De retour en France, il entre au PLM en tant qu'ingénieur à Louhans et Saint-Jean-de-Losne. Cependant, le travail de bureau ne lui convient guère. Il préfère la création et réalise un reportage sur le transport des poulets de Bresse pour le journal ferroviaire "Notre métier".

En février 1936, il épouse Andrée Baroin. La guerre éclate en 1939, le forçant à retourner à Dijon. La famille s'installe à Talant, aux Buissonnets, et Henri travaille dans les bureaux du PLM. Pendant cette période de restrictions, il achète des lopins de terre dans la combe de la Peurrie pour y cultiver des pommes de terre et y faire du bois de chauffage. C'est également une période d'intense création littéraire, où il écrit des œuvres telles que "Récits des Friches et des Bois", "Jules le privilégié" (qui deviendra "Le Pape des escargots"), et "Mémoires d'un chasseur" (précurseur de "La Billebaude").

L'été 1940 voit la famille s'exiler à Bergerac. La naissance de son fils François en novembre 1940 est assombrie par la découverte de la surdité de son fils aîné, Jean-Pierre. Henri Vincenot rédige alors "Les Psaumes à Notre-Dame en faveur de notre fils", une œuvre poétique empreinte de foi et d'espoir.

En juin 1944, le destin frappe à nouveau : Henri Vincenot est arrêté par la Gestapo. Un camp de résistants était installé dans le hameau de la Peurrie. Il parvient à s'échapper du QG de la Gestapo à Dijon et se réfugie dans la forêt bourguignonne.

La fin de la guerre, en mai 1945, marque une nouvelle étape. La famille Vincenot décide de s'installer à Paris pour que Jean-Pierre puisse être rééduqué à l'Institut des Sourds-Muets. Ils vivent dans deux pièces réquisitionnées au 1, boulevard Bourdon. Malgré les conditions difficiles, Henri Vincenot ne cesse de créer. Il continue d'écrire, de peindre, de composer de la musique, de faire du théâtre et de sculpter, tout en travaillant aux bureaux de la gare de Lyon, puis à "La Vie du rail". À cette dernière, il réalise de nombreux reportages, qu'il met en page et illustre lui-même avec ses dessins à la plume, donnant naissance aux "Voyages du Professeur Lorgnon".

Dessin d'Henri Vincenot pour

Son séjour parisien est également marqué par une intense activité artistique. Il peint et expose dans plusieurs galeries réputées, notamment celles des Champs-Élysées et du boulevard du Montparnasse. Une de ses toiles est même acquise par le musée d'Art Moderne de la Ville de Paris. En 1947, la SNCF lui commande la décoration murale de l'école d'apprentissage de Santenay, en Bourgogne.

En 1952, Henri Vincenot propose à Jacques Ducros, metteur en scène de la troupe cheminote "Les Compagnons de Tivoli", de monter une de ses pièces, "Ceux du vendredi". Ce spectacle remporte la coupe Léo-Lagrange, premier prix du concours national du Théâtre Universitaire et Amateur. Cette reconnaissance ouvre les portes de l'édition, et les éditions Denoël lui proposent un contrat pour sept romans.

La Retraite en Bourgogne et l'Apogée de son Œuvre Littéraire

Après une carrière riche et diverse, Henri Vincenot prend sa retraite en 1969 et s'installe à Commarin, le village de vacances de son enfance. C'est là qu'il écrira la majeure partie de ses œuvres les plus connues, tout en continuant à peindre, dessiner et sculpter. Il cultive son jardin, s'occupe de son troupeau de moutons et entretient le hameau perdu de la Peurrie, réalisant ainsi son rêve de jeunesse.

Henri Vincenot: déclaration d'amour pour la Bourgogne

Son œuvre littéraire est profondément marquée par son attachement à la Bourgogne. Il y explore les anciennes pratiques païennes celtiques, les intégrant harmonieusement dans la culture populaire catholique. Cependant, Vincenot transcende le cadre du "terroir" en développant dans chaque œuvre une réflexion sur la tradition, la civilisation et l'Histoire, ouvrant ses perspectives bien au-delà de la seule réalité bourguignonne. Il se fait le chantre de la "civilisation lente", cette manière de vivre d'avant l'ère des chemins de fer et de l'automobile.

Certains de ses romans s'éloignent de la Bourgogne pour explorer d'autres horizons, comme la Bretagne ou le Maroc, témoins de ses expériences de vie. Une autre partie importante de son œuvre est consacrée aux chemins de fer, cet univers familial qui a façonné son enfance. Il a écrit plusieurs pièces de théâtre, dont "Ceux du vendredi", récompensée en 1951, qui lui a ouvert les portes de l'édition.

Parmi ses romans les plus célèbres, on trouve :

  • "Le Pape des escargots" (1972), couronné par le Prix Sully-Olivier-de-Serres et le Prix Renaissance des lettres en 1979, une chronique terrienne empreinte de nostalgie pour la vie rustique.
  • "La Billebaude" (1978), un roman qui plonge dans l'univers de la chasse et de la nature bourguignonne.
  • "Le Maître des abeilles : chronique de Montfranc-le-Haut" (publié de façon posthume en 1985), une allégorie sur le bon sens et la vivacité de la nature, où la rédemption s'opère par le retour à la terre.
  • "Les Étoiles de Compostelle", un récit initiatique qui mêle pèlerinage, savoirs ancestraux et symbolisme celte.
  • "La Pie saoule" (1956) et "Les Chevaliers du chaudron" (1958), qui dépeignent les mutations sociales provoquées par l'industrialisation et la construction des voies ferrées en Bourgogne au XIXe siècle.
  • "Mémoires d'un enfant du rail" (1980), une œuvre plus personnelle où il relate ses souvenirs d'enfance et d'homme, ancrés dans l'univers ferroviaire.
  • "Les Voyages du Professeur Lorgnon" (réédité en 1983), une chronique touristique poétique et nostalgique de petites lignes de chemin de fer aujourd'hui disparues.

En tant qu'écrivain, Henri Vincenot a su capturer l'âme de sa région, tout en proposant une réflexion universelle sur la condition humaine, la tradition et le progrès. Son style, qualifié de truculent, poétique et rempli d'humanité, a su conquérir un large public, particulièrement en Bourgogne où il reste une figure littéraire incontournable.

Un Héritage Artistique et Culturel

Au-delà de ses écrits, Henri Vincenot a également laissé une œuvre picturale et sculpturale significative. Ses peintures, souvent inspirées par les paysages bourguignons, les scènes de la vie quotidienne, et les thèmes religieux ou mythologiques, témoignent d'un regard sensible et d'une maîtrise technique certaine. Ses sculptures explorent des formes et des matières diverses, reflétant sa quête artistique continue.

Peinture de paysage bourguignon par Henri Vincenot

L'influence d'Henri Vincenot s'étend également à travers les adaptations de ses œuvres. La série télévisée en noir et blanc "La Princesse du rail", réalisée en 1967, est une adaptation de son roman "Les Chevaliers du chaudron".

La reconnaissance de son œuvre se manifeste par les nombreuses publications et les études consacrées à sa vie et à son travail. Ses livres continuent d'être réédités, attestant de leur pertinence et de leur attrait intemporel. Des ouvrages tels que "Mon père Henri Vincenot" par Claudine Vincenot, et "Le Peintre du bonheur", une promenade littéraire dans son œuvre peint et sculpté, offrent des perspectives éclairantes sur sa vie et sa création.

Henri Vincenot est décédé en 1985, laissant derrière lui un héritage riche et diversifié. Son œuvre, à la croisée des chemins entre la terre et le rail, la tradition et la modernité, la vie quotidienne et la quête spirituelle, continue d'inspirer et de toucher les lecteurs et les amateurs d'art. Il incarne une certaine idée de la Bourgogne, une terre d'authenticité et de profondeur, qu'il a su sublimer par son talent et sa sensibilité uniques. Sa vision d'une "civilisation lente" résonne encore aujourd'hui, comme un appel à retrouver un rythme de vie plus humain et plus connecté à la nature et aux fondamentaux de l'existence.

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