
Le paysage de l'élevage en Normandie semble retrouver un souffle inattendu. Loin des discours pessimistes sur la décapitalisation du cheptel bovin et la baisse des cours de la viande, la Société d'intérêt collectif agricole des marchés organisés de Normandie (Sicamon) présente des chiffres encourageants pour l'exercice 2023, confirmant une tendance positive amorcée ces dernières années. Cette dynamique se prolonge, laissant entrevoir des perspectives favorables pour le premier trimestre 2025, avec un résultat prévisionnel avoisinant les 40 000 €. Si cette somme n'est pas à considérer comme un bénéfice net, mais plutôt comme une consolidation des finances après des périodes plus difficiles, elle témoigne d'un regain d'activité significatif. L'objectif de la Sicamon est d'ailleurs de pouvoir reverser 100 % du capital détenu par les éleveurs retraités, un projet ambitieux qui s'ancre dans une volonté de soutien à ceux qui ont bâti la structure.
Un Système Électronique au Service des Éleveurs et Acheteurs
39 ans après son ouverture à Lieurey (Eure), le marché au cadran continue d'attirer éleveurs et acheteurs. Fondée il y a un peu plus de 40 ans, la Sicamon est une coopérative d'éleveurs à l'origine des trois marchés au cadran de Normandie : Lieurey (Eure), Saint-Pierre-en-Auge (Calvados) et Soligny-la-Trappe (Orne). Ces marchés aux bestiaux se distinguent par leur système d'enchères électroniques, une méthode qui a su évoluer et s'adapter aux besoins du secteur. Initialement menacés de fermeture en raison d'une baisse importante des transactions, ces sites ont vu leur bilan revenir dans le vert au cours des deux dernières années, signe d'une résilience remarquable et d'une adaptation réussie.
L'arrivée de Wilfrid Jouveaux à la présidence de la Sicamon en 2020, ancien éleveur laitier, et de Nicolas Séchet, jeune éleveur, comme responsable des ventes, a incontestablement contribué à redynamiser ces marchés. Nicolas Séchet, par sa capacité à appréhender les enjeux des deux côtés de la transaction - celui de l'acheteur et celui de l'éleveur - apporte une expertise précieuse. Le processus est bien rodé : à leur arrivée, les animaux sont pesés et enregistrés avec soin avant d'être présentés aux acheteurs dans la salle des ventes. Parmi ces derniers, on trouve des marchands qui préfèrent la centralisation des transactions à la prospection de ferme en ferme, des abattoirs de la région, ainsi que des professionnels spécialisés dans l'engraissement de bovins maigres.
Les prix sont annoncés au micro par le responsable des ventes, le jour même, dans un processus dynamique où les enchères démarrent souvent légèrement en dessous des cours actuels pour ensuite monter jusqu'à l'offre la plus élevée. L'éleveur conserve la liberté d'accepter ou de refuser la vente, s'il estime que le prix proposé ne correspond pas à la valeur de son bétail.

Un Soutien Crucial, Surtout pour les Petits Éleveurs
Le marché au cadran de Lieurey, comme les autres sites de la Sicamon, représente un soutien indéniable pour les éleveurs. Hubert, retraité venu d'Orbec, continue de s'impliquer dans les ventes du Gaec où il était associé, couvrant une diversité d'activités allant du lait aux bovins viande, en passant par les céréales et les ovins. Sa présence témoigne de l'importance de ces lieux de rencontre et d'échange pour la communauté agricole.
Pour Joseph Pinchon, éleveur de vaches allaitantes à Fresne-Cauverville, le marché au cadran est un lieu privilégié pour la vente de ses bêtes. Les éleveurs s'y rendent régulièrement, non seulement pour s'informer des cotations, mais aussi pour le contact humain, pour se retrouver entre professionnels. Alain Duval, gérant d'une exploitation mixte à Canappeville, parcourt 53 km en tracteur pour se rendre au marché. Il souligne une différence majeure : si les bêtes ordinaires ne justifient pas toujours le déplacement, les animaux d'exception peuvent connaître une valorisation nettement supérieure au cadran par rapport à une vente directe à la ferme. "Pour une vache, on peut gagner 250 euros de plus en vendant au cadran", affirme-t-il. Philippe, à la tête d'un cheptel de 150 bêtes allaitantes, confirme : "Pour les bonnes bêtes, c'est plus intéressant ici. Parfois, on est surpris du prix. Et puis, on a une garantie de paiement puisqu’on repart avec un chèque." Cette sécurité financière est un atout majeur dans un secteur souvent marqué par l'incertitude.
Un Regard sur l'Avenir et les Défis Écologiques
Malgré ce regain d'activité, des inquiétudes persistent quant à l'avenir de la profession. Le récent rapport de la Cour des comptes, recommandant de réduire le cheptel bovin français, a suscité une vive préoccupation chez les éleveurs. "On a un système polyculture-élevage qui fonctionne bien. Les bêtes offrent un engrais naturel pour entretenir la matière organique des sols. Pourtant, l’élevage disparaît, car les céréales sont plus rentables. Beaucoup de gens n’ont pas idée de la nature écologique de l’élevage", déplore un éleveur. Cette vision souligne l'importance de la biodiversité et du cycle naturel que représente l'élevage au sein des exploitations agricoles.
Face à ces défis, la Sicamon met en place des mesures de soutien pour les nouvelles générations d'agriculteurs. Des avantages tels que la réduction des frais de marché sont proposés aux jeunes professionnels durant les cinq premières années suivant leur installation. Cette initiative vise à encourager les vocations et à assurer la pérennité des exploitations, malgré des perspectives parfois incertaines. La relève est une préoccupation majeure, comme en témoigne le fils d'un éleveur, âgé de 16 ans, déjà préparé à reprendre l'exploitation familiale.
Un Point de Repère pour les Ventes Saisonnières
La période entourant l'Aïd el-Kébir représente un moment particulièrement important pour le marché des ovins. En juin 2023, le marché de Lieurey a accueilli un nombre inhabituellement élevé de moutons, annonçant 660 têtes. Les ventes de moutons augmentent considérablement avant cette fête musulmane, qui se déroule généralement fin juin ou début juillet. "C’est au moment de leur fermeture, il y a une quinzaine d’années, que plus de musulmans ont commencé à venir au cadran", observe Hubert. Pour les éleveurs comme lui, qui vendent des moutons tout au long de l'année, cette période représente une opportunité commerciale supplémentaire.
En 2022, la Sicamon a enregistré la vente de 5 316 bovins et 8 206 ovins sur l'ensemble de ses trois sites. Cela représente une augmentation de 1156 moutons par rapport à 2021, un chiffre qui confirme la vitalité retrouvée de ces marchés. Le marché au cadran de Lieurey organise ses ventes tous les 15 jours, offrant une régularité appréciée par les professionnels. La prochaine vente à Lieurey est annoncée pour le 28 juin, avec la réception des ovins dès 8h30 et celle des bovins à partir de 13h. Ces ventes sont ouvertes au public, offrant ainsi une fenêtre sur le monde de l'élevage et des transactions agricoles.

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