Le Prêtre Réfractaire et la Faucille Souterraine : Un Héritage Oublié des Lucs-sur-Boulogne

L'histoire des paroisses, souvent méconnue, recèle des trésors d'informations sur l'évolution des communautés, leurs croyances et leurs luttes. La "Chronique paroissiale des Lucs", bien que parfois perçue comme une simple compilation, est le fruit d'un travail d'enquête rigoureux, ancré dans la consultation de documents originaux et la vérification des sources. Elle s'inscrit dans un mouvement plus large initié par Eugène Aillery, un prêtre retraité de Fontenay-le-Comte, qui se consacra à l'histoire religieuse du diocèse de Luçon. Son travail, initialement publié sous forme de "Pouillé de l'évêché de Luçon" en 1860, laissa une collection de manuscrits sur l'histoire des paroisses. Vingt ans plus tard, en 1889, l'évêché de Luçon entreprit de les faire paraître sous forme de cahiers mensuels, les "Chroniques paroissiales".

Au départ, ces publications couvraient succinctement les paroisses des cantons de la Roche-sur-Yon, Chantonnay, les Essarts, Saint-Fulgent, les Herbiers et Mareuil. L'arrivée de Pierre Pontdevie puis d'Hippolyte Boutin à la tête de la publication donna une nouvelle ampleur aux "Chroniques", rendant les contributions d'Aillery marginales et enrichissant le contenu. C'est sous leur impulsion que furent publiées les chroniques des cantons de Montaigu, de Mortagne et le début de celles du canton du Poiré. Après une interruption, la publication reprit dans les années 1930 avec Adolphe Poirier pour le canton de Beauvoir, pour s'achever dans les années 1950 avec les chroniques du canton de Pouzauges par Auguste Billaud.

La "Chronique paroissiale des Lucs" elle-même a bénéficié des apports d'Hippolyte Boutin. Elle dépasse le simple "État nominatif des curés et vicaires de la paroisse", qui constitue a priori le cœur de ces publications, pour explorer tout ce qui a marqué l'histoire de la commune. Il est crucial de lire ces chroniques en comprenant le contexte et l'état d'esprit de l'époque de leur rédaction.

Manuscrit ancien de chroniques paroissiales

Les Origines Lointaines : "Lucus", Druides et Traditions Anciennes

L'étymologie du mot "Luc" est sujette à interprétation, mais la tradition la plus accréditée la relie au terme latin "Lucus", signifiant bois sacré. Cette hypothèse suggère des origines remontant à l'époque des Druides, qui choisissaient les forêts épaisses pour leurs rites sacrificiels. Le Bas-Poitou, avant la Révolution, était une région largement boisée, et il est plausible que des "lucus" aient été dédiés à des pratiques religieuses païennes.

Des recherches ont mis en lumière des similitudes frappantes entre les différents lieux portant le nom de "Luc". Il est démontré que ces sites étaient souvent situés près de cours d'eau et associés à des lieux de refuge fortifiés, des points de garde ou de signalisation, des fontaines aux eaux réputées médicinales, des monuments de pierre et une "folie" (probablement un tertre ou une structure sacrée) invariablement orientée à l'ouest. Ces découvertes suggèrent une origine très ancienne des "lucs", conservant leur caractère religieux même après la conquête romaine. Cependant, aucun vestige de temples païens n'a été formellement identifié, ce qui pourrait indiquer une politique romaine visant à détourner les populations de ces lieux de culte ancestraux.

Avec l'avènement du christianisme, il était naturel que ces lieux empreints de respect se voient imprégnés de la nouvelle foi. Des chapelles furent érigées, dédiées à Dieu, à ses apôtres ou à ses martyrs. Les Lucs de la forêt de Mervent et de la Boulogne étaient sous le patronage de Saint-Pierre, tandis que d'autres étaient dédiés au Christ. Néanmoins, les conciles et l'autorité civile tentèrent à plusieurs reprises d'empêcher les populations de continuer à vénérer ces lieux.

Des Vestiges Anciens aux Premiers Monuments des Lucs

Malgré les transformations, des vestiges attestent de l'ancienneté des Lucs. Si les gigantesques dolmens du Plessis-Buet, des Temples et de la Gourmaudière ont disparu, des sites comme les hauteurs du Petit-Luc, le Champ-Dolent, avec ses souterrains, ses ossements et ses pierres sépulcrales, évoquent des pratiques anciennes. Ces monuments suggèrent que, à l'instar de la vieille Armorique, des druidesses, armées de la faucille d'or, y cherchaient le gui sacré, y immolaient des victimes et y rendaient des oracles.

L'histoire des Lucs est également marquée par la présence des légions romaines, dont les vestiges de voies témoignent de leur passage. Il est probable qu'elles se soient heurtées aux Gaulois, sortant des souterrains de refuge de la Bugelière, du Petit-Luc, de la Daunière et des forêts environnantes, sur les rives de la Boulogne.

Au Moyen Âge, Le Luc formait avec La Roche-sur-Yon un fief d'importance, qui reçut plus tard le titre de principauté. Les cartulaires des abbayes de Talmond et d'Orbestier mentionnent à plusieurs reprises des personnes ou des terres appartenant au Luc. Des actes de donation, des demandes de prières pour des parents disparus dans des guerres, et des transactions concernant des terres et des églises, comme celle de Saint-Pierre-du-Luc, témoignent de la vie communautaire et des liens d'amitié ou de rivalité avec les institutions religieuses.

Carte ancienne du Poitou et de la Vendée

Le Clergé Réfractaire et la Révolution : Une Épreuve de Foi

La période de la Révolution française marqua une rupture profonde dans l'histoire de l'Église catholique en France. Le "clergé réfractaire", ou "insermenté", désigne les ecclésiastiques qui refusèrent de prêter serment à la Constitution civile du clergé, un décret adopté le 12 juillet 1790 par l'Assemblée nationale constituante. Ce serment, imposé dans un délai de huit jours, visait à soumettre l'Église au pouvoir civil.

Dès 1790, des voix s'élevèrent pour dénoncer les dérives de la Révolution. L'Irlandais Edmund Burke condamna la "foi imperturbable dans les prodiges du sacrilège". En août 1792, les prêtres réfractaires, estimés à 75 000, furent contraints de quitter la France dans les quinze jours.

Le phénomène de déchristianisation, bien que de courte durée et non orchestré par le pouvoir central, fut marqué par des initiatives locales de fermeture d'églises. Paris se mobilisa presque simultanément. Le 17 novembre 1793, Robespierre, au sein du Comité de Salut public, dénonça la déchristianisation, craignant qu'elle ne rallie les pays neutres, notamment protestants, à l'opposition française. Le 21 novembre, il se prononça pour la liberté des cultes, soutenu par Danton dans sa lutte contre les Hébertistes, partisans de la déchristianisation.

Paradoxalement, cette période fut marquée par une législation répressive ambiguë. La Convention centralisa la répression des contre-révolutionnaires, mais les réfractaires bénéficiaient d'un traitement juridictionnel spécifique. Le 7 mai 1794, Robespierre mit un frein à la déchristianisation, la Convention décrétant la reconnaissance de l'Être Suprême et de l'immortalité de l'âme.

Après 1794, la législation répressive à l'encontre des réfractaires s'adoucit, mais le pouvoir révolutionnaire se transforma. Sous le Directoire, face à l'impuissance de la loi, une seconde "Terreur" fut tentée. Un nouveau serment, celui de haine à la royauté et à l'anarchie, fut imaginé. Des autodafés de livres, d'œuvres d'art et de vases sacrés furent organisés. Le dimanche fut supprimé au profit du décadi révolutionnaire. Cette interdiction prit fin le 17 février 1795, grâce à la lutte des Vendéens qui obtinrent la signature du traité de la Jaunaie, rétablissant la liberté de culte.

Le sacrifice des prêtres réfractaires.

La Résistance et la Clandestinité : Cachettes et Messes Secrètes

Face à la persécution, de nombreux prêtres réfractaires durent vivre dans la clandestinité. Les fermes, châteaux, campagnes, montagnes et grottes devinrent des refuges. Les messes se célébraient dans les bois ou dans des maisons privées. Les réfractaires étaient sans cesse surveillés et inquiétés. Certains acceptèrent l'exil en Espagne, Savoie, Suisse ou Italie, d'autres furent déportés sur les pontons de Rochefort ou à Bordeaux, condamnés à mort et exécutés, ou emprisonnés.

Des décrets successifs condamnèrent les réfractaires à la déportation, notamment en Guyane française. En novembre 1791 et avril 1792, des décrets furent pris, le dernier étant opposé par Louis XVI. Le 1er mai 1795, les anciens déportés furent contraints de quitter la France. Plusieurs milliers se réfugièrent à Jersey.

Certains prêtres devinrent célèbres pour leur résistance. L'Abbé Jean-Baptiste Pialat attirait des milliers de fidèles à ses messes clandestines, dénonçant les prêtres assermentés, élus par des laïcs. Anne-Marie Javouhey devint leur auxiliaire, auprès des mourants ou pour assurer la catéchèse. L'abbé Guillaume-Joseph Chaminade exerça clandestinement son ministère sous divers déguisements avant de s'exiler en Espagne. À son retour, il dut affronter les tensions entre anciens jureurs et anciens réfractaires.

Le curé d'Ars dut sa vocation à Charles Balley, qui exerça son ministère clandestinement à Lyon. Pierre Coudrin se cacha plusieurs mois dans le grenier d'un château avant de fonder une congrégation.

Après la chute de Robespierre, la persécution violente reprit, notamment dans les territoires annexés. L'apparition de nombreux registres paroissiaux clandestins témoigne de la vie religieuse souterraine. Les baptêmes et mariages se faisaient en secret, chez les familles des victimes.

À Betton, petit village breton, les baptêmes et mariages s'arrêtèrent en 1793, le prêtre Joseph Bligne ayant été assassiné. Les fidèles qui accueillaient des prêtres cachés risquaient la mort. M. Le Loup de La Biliais, conseiller honoraire au parlement de Bretagne, fut condamné à mort comme receleur de prêtres.

En Normandie, l'abbé Soury, grâce à sa réputation de guérisseur, obtint sa libération et put reprendre son ministère clandestinement. Le plus célèbre des prêtres réfractaires est sans doute l'abbé Charles-Jean Bonvoust, un bénédictin alençonnais, caché dans le manoir de Beaumoncel, qui aurait enseigné la recette du célèbre fromage de Camembert à Marie Harel.

Des cachettes furent aménagées chez les habitants et dans les fermes pour abriter les prêtres réfractaires. Dans l'article du bulletin paroissial "L'Essor de Ducey et Les Chéris", il est révélé qu'un grand nombre de familles ducéennes donnaient asile aux prêtres réfractaires. Le curé de Ducey, Louis-François Pinot, refusa le serment et se cacha sous le plancher de la maison de son père, ainsi que chez Jean Lérriveray.

De nombreuses cachettes sont répertoriées : à Cerisel, chez Louis François Lecharpentier-des-Fontaines, cultivateur, et chez l'apothicaire du bourg Louis Lepeltier-la-Croix. Le prêtre Gabriel Jean-Marie Cléret, quant à lui, resta sur Ducey, bénéficiant de la sympathie des habitants. Longtemps caché, il dut se résoudre à l'exil, mais revint en 1797 et se cacha ensuite dans les villages de la Rivière et des Îlots.

Gravure représentant des prêtres cachés pendant la Révolution

La Contre-Révolution Souterraine : Réseaux et Agitations

La Révolution fut également marquée par des mouvements de contre-révolution, souvent discrets et organisés en réseaux souterrains. Le Sud-Est et le Midi furent le théâtre de conspirations sourdes. Le policier volontaire Lallégant-Morillon révéla une conspiration avec des agents dans de nombreuses villes, mandatés par les princes émigrés. Le complot fut déjoué, mais il démontra que les "racines de contre-révolution subsistaient".

En Vendée, la résistance aux décrets visant les prêtres réfractaires s'aggravait. En Bretagne, une vaste conspiration s'ourdissait sous la direction de Tuffin de la Rouerie, qui planifiait une marche sur Paris au moment où les armées étrangères passeraient la frontière. Son plan audacieux fut néanmoins contrecarré par ses propres comités.

Malgré ces revers, les forces contre-révolutionnaires persistaient. Des paysans étaient passionnés par des figures comme Tuffin de la Rouerie, qui parcourait les campagnes, excitant la révolte. L'ancien faux-saunier Cottereau, devenu Jean Chouan, devint un auxiliaire précieux pour organiser la résistance.

La Révolution ne pouvait être sûre non plus du clergé constitutionnel, qui commençait à s'émouvoir face aux mesures anticléricales. Le clergé constitutionnel craignait que la Révolution n'abolisse tout culte officiel et que le peuple ne rompe tout lien religieux. Ils espéraient, en agissant rapidement, s'imposer à la Révolution et la limiter.

Les mesures anticléricales de la Commune de Paris avaient irrité le clergé constitutionnel, mais lui avaient aussi donné le sentiment de sa force. Des agitations populaires eurent lieu à propos de la Fête-Dieu, où la municipalité se contenta d'enlever tout caractère officiel à la procession. Manuel, procureur de la Commune, émit l'idée que chaque culte finirait par s'enfermer dans son temple, signalant la religion comme un préjugé destiné à s'évanouir.

Le journal de Prudhomme, Brissot et Condorcet soutenirent Manuel, mais l'émoi fut grand dans le clergé constitutionnel et le peuple fut partagé. Hébert, cependant, prit parti pour l'arrêté de la Commune, y voyant un pas vers la fin du règne des prêtres et la destruction de la superstition.

Le 14 septembre 1792, des incidents éclatèrent dans les marchés de Paris, où des individus dépouillaient les femmes de leurs bijoux. Plusieurs de ces voleurs, revêtus d'écharpes, furent saisis et immolés. Voltaire est cité comme ayant contribué à saper les fondements du trône, préparant le règne de la liberté universelle.

Les Lucs, Terre de Résistance et de Mémoire

La "Chronique paroissiale des Lucs" s'inscrit dans ce contexte historique complexe. Elle aborde l'histoire ancienne, incluant les "Lucs pendant la Révolution" et le "martyrologe des victimes du 28 février 1794". Elle documente également les "Anciens Monuments des Lucs", tels que l'ancienne église de Saint-Pierre-du-Luc et la chapelle de Notre-Dame du Luc, ainsi que des vestiges archéologiques comme les vieux châteaux, dolmens et voies romaines.

Les "Châteaux et terres nobles des Lucs" sont également décrits, incluant le Plessis-Buet, le Fief Gourdeau, le Retail, la Davière et la Chasselandière. Enfin, les "Bénéfices ecclésiastiques des Lucs" sont détaillés, tels que le Prieuré de Saint-Pierre-du-Luc, le Prieuré de Saint-Jean-du-Bois-du-Luc, le Prieuré de Lande Noire, et diverses chapelles.

La "Chronique" offre un "État nominatif des curés et vicaires des Lucs", recensant les curés de Notre-Dame-du-Luc, les curés et vicaires de Saint-Pierre-du-Luc, et les prêtres originaires des Lucs. Cette documentation précieuse permet de retracer la succession des ministres du culte et leurs activités, offrant un aperçu concret de la vie religieuse locale à travers les âges.

La "Chronique paroissiale des Lucs" est donc bien plus qu'un simple répertoire. C'est un témoignage de la résilience des communautés face aux bouleversements historiques, un recueil de mémoires locales, et une source inestimable pour comprendre l'histoire religieuse et sociale d'une région, des origines païennes aux tourments de la Révolution. Elle nous rappelle que derrière les grands récits nationaux se cachent d'innombrables histoires individuelles de foi, de résistance et de survie.

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