Le Mystère des Résines dans la Momification Égyptienne : Au-delà du Bitume

L'art de la momification, pratiqué par les anciens Égyptiens, a toujours suscité une fascination profonde. Au-delà des rituels et des croyances sur l'au-delà, se cache une science complexe impliquant des substances chimiques et des procédés sophistiqués. Des recherches récentes, menées par des équipes d'archéologues et de géoanthropologues, commencent à éclaircir les mystères entourant la composition des baumes utilisés pour préserver les corps, révélant l'utilisation de résines jusqu'alors insoupçonnées et l'étendue des réseaux commerciaux de l'Égypte antique. Ces découvertes remettent en question certaines interprétations historiques et ouvrent de nouvelles perspectives sur la compréhension de cette pratique millénaire.

La Composition des Bálsamos Anciens : Une Richesse Inattendue

L'étude des momies égyptiennes a révélé l'utilisation de divers produits pour la conservation des corps et de leurs enveloppes. Les embaumeurs, considérés comme des professionnels honorés dans l'Égypte antique, employaient une combinaison d'antiseptiques, d'huiles parfumées, de goudrons et de résines. Ces substances étaient appliquées sous forme d'onguents gras, souvent chauffés, ce qui a facilité leur analyse par les chercheurs contemporains car le gras se conserve bien. Les corps étaient d'abord enduits de natron, un carbonate de sodium naturel, puis traités avec des mélanges collants et gras à action antibactérienne pour ralentir la décomposition.

Une découverte particulièrement importante émane des recherches menées par Barbara Huber et son équipe de l'Institut Max Planck de géoanthropologie, basé à Jena, en Allemagne. Ces chercheurs ont analysé le contenu de 31 récipients en céramique récupérés dans un atelier d'embaumement de la 26e dynastie à Saqqarah, une vaste nécropole située au sud du Caire. Cette analyse a permis d'identifier une gamme de substances utilisées, notamment de la cire d'abeille, de l'huile végétale, des graisses, du bitume, des résines de conifères (probablement de mélèze), de dammar, de pistachier, ainsi qu'une substance balsamique non identifiée. Ces baumes ont été décrits comme "les plus riches et les plus complexes jamais identifiés pour cette période précoce".

Atelier d'embaumement égyptien

Ces résultats sont d'autant plus fascinants que trois des résines identifiées - le mélèze, le pistachier et le dammar - n'existent pas à l'état naturel en Égypte. Le mélèze et le pistachier poussent dans le nord de la Méditerranée, tandis que le dammar provient d'arbres d'Asie du Sud-Est. Cette présence suggère des réseaux commerciaux d'une étendue surprenante pour l'époque, remontant au 2ème millénaire avant notre ère. Les chercheurs se posent des questions sur la sélection de ces ingrédients, se demandant si certains ont été choisis pour leurs caractéristiques insecticides ou antimicrobiennes, bien que cela reste à prouver.

Senetnay : Une Noble au Cœur de l'Exotisme Olfactif

L'étude d'une momie spécifique, celle de Senetnay, a particulièrement captivé l'attention. Senetnay n'était pas une femme ordinaire ; elle fut la nourrice d'Amenhotep II, septième pharaon de la XVIIIe dynastie égyptienne. Son statut important est souligné par la complexité du baume utilisé pour sa momification, identifié grâce à l'analyse de ses vases canopes, conservés au musée August Kestner à Hanovre.

Barbara Huber et son équipe ont réussi à recréer le mélange olfactif utilisé pour la momification de Senetnay, surnommée "l'odeur de l'éternité". Cette reconstitution olfactive, basée sur des technologies de "sciences biomoléculaires et omiques", a permis de retrouver les senteurs qui régnaient dans les ateliers d'embaumement il y a plus de 3500 ans. Les ingrédients identifiés dans son baume, tels que le dammar provenant d'Asie du Sud-Est, indiquent que les Égyptiens anciens s'approvisionnaient très tôt en matériaux provenant de l'extérieur. Si l'utilisation du dammar pour la momification de Senetnay est confirmée, cela signifierait que cette résine était disponible en Égypte mille ans plus tôt que ce que l'on pensait jusqu'à présent.

Vase canope de Senetnay

Ces découvertes remettent en question l'idée que les Égyptiens utilisaient principalement des produits locaux. L'exceptionnelle richesse et complexité du baume de Senetnay témoignent de son statut privilégié au sein du cercle intime du pharaon et de l'étendue des relations commerciales de l'Égypte dès le 2ème millénaire avant notre ère.

Du Bitume au "Brun de Momie" : Une Histoire de Termes et de Pigments

L'histoire des résines dans le contexte égyptien est intrinsèquement liée à celle du bitume et à l'origine du terme "mumia". Le mot "mumia", dérivé du persan "mumiya" signifiant "cire" ou "bitume", désignait à l'origine des substances noires et poisseuses extraites du sol, réputées pour leurs vertus médicinales dans l'Antiquité. Les Grecs, comme Dioscoride, recommandaient déjà l'usage du bitume de Judée pour soigner les blessures.

Cependant, une confusion linguistique au XIIe siècle, attribuée à Gérard de Crémone, a conduit à assimiler le bitume médicinal à un exsudat de cadavre égyptien en raison de sa couleur noirâtre et de sa texture bitumeuse. Ainsi, le terme "mumia" en vint à désigner tour à tour le jus de cadavre, l'asphalte utilisé pour l'embaumement, et plus tard, la chair humaine elle-même. Cette erreur a eu des conséquences pharmacologiques considérables, conduisant à l'utilisation de chair humaine momifiée comme remède.

Comment les Égyptiens fabriquaient une momie ?

Cette pratique, bien qu'illégale, est attestée dès le XVIe siècle, avec des momies entières ou en morceaux vendues pour leurs prétendues vertus médicinales. Au XVIIe siècle, le commerce de momies, souvent des contrefaçons ou des restes de pauvres gens, s'est développé. Il a fallu attendre le XVIIIe siècle pour que ce remède soit jugé dégoûtant et disparaisse progressivement des officines. Néanmoins, des traces de son ancêtre bitumineux persistent, comme l'Ichtyol, un goudron encore utilisé dans certaines préparations pharmaceutiques.

Parallèlement à cet usage médicinal, le terme "mumia" a donné naissance au "brun de momie" (Mummy Brown en anglais), un pigment brun-rouge utilisé en peinture, particulièrement en Angleterre au XIXe siècle. Il est très douteux que ce pigment ait jamais été fabriqué à partir de momies réduites en poudre. Il était plus probablement produit à partir de bitume ou d'asphalte, car le terme "momie" désignait anciennement toute forme de bitume. À l'époque de son usage répandu, "momie" faisait référence à une huile brune à séchage rapide.

Les peintres, notamment en Angleterre, ont utilisé ce pigment, attiré par son aspect macabre et exotique, en phase avec le courant romantique. Des artistes comme Benjamin West et les Préraphaélites en auraient fait usage. Cependant, des critiques techniques ont rapidement émergé, soulignant la mauvaise qualité du pigment, son temps de séchage excessivement long, et sa tendance à ne jamais sécher complètement lorsqu'il est mélangé à de l'huile simple, des caractéristiques propres au bitume. En 1829, le Manuel Roret du peintre indiquait que le bitume purifié, rendu siccatif et facile à broyer, était préféré à la momie.

Malgré ces réserves techniques, le "brun de momie" est resté en usage jusqu'au début du XXe siècle, disparaissant progressivement des palettes des artistes au profit de pigments synthétiques plus fiables. Aujourd'hui, le "brun momie" est un nom de couleur d'imitation, sans lien direct avec sa composition historique. Les recherches actuelles sur les résines utilisées dans la momification égyptienne, comme celles de Barbara Huber, contribuent à distinguer la réalité scientifique des mythes et des confusions terminologiques qui ont entouré ces pratiques pendant des siècles.

Les Ateliers d'Embaumement : Des Lieux de Savoir-Faire et d'Échanges

La découverte d'un atelier d'embaumement à Saqqarah, telle que celle analysée par l'équipe de Philippe Stockhammer, offre un aperçu précieux des pratiques et des connaissances des embaumeurs égyptiens. Les inscriptions trouvées sur les pots de cet atelier fournissent des instructions détaillées pour l'emploi des préparations, telles que "Pour laver" avec un mélange d'huiles ou de goudrons de conifères, ou "Pour rendre son odeur agréable" avec de la graisse de ruminant et de la résine d'arbuste.

Ces découvertes démontrent que les anciens Égyptiens possédaient une connaissance approfondie des propriétés de leurs produits et de leurs associations. L'utilisation de résines comme l'élémi ou le dammar, provenant de forêts tropicales d'Asie du Sud-Est et potentiellement d'Afrique, confirme l'importance des échanges commerciaux et l'accès à des ressources exotiques.

Sarcophage de Séramon, prêtre de Thèbes

L'identification de ces ingrédients, souvent absents des sources textuelles égyptiennes qui sont "peu bavardes" à ce sujet, comble une lacune significative dans notre compréhension de la momification. Les recherches futures, s'appuyant sur des technologies avancées d'analyse chimique et biomoléculaire, devraient continuer à dévoiler les secrets de ces baumes complexes et à éclairer davantage les pratiques culturelles et commerciales de l'Égypte antique. La reconstitution des odeurs du passé, comme celle réalisée par Barbara Huber, offre une nouvelle dimension sensorielle à notre appréhension de ces rituels anciens, nous rapprochant d'une compréhension plus complète de ce que signifiait la momification dans l'Égypte pharaonique.

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