L'histoire de l'art est ponctuée de gestes, d'intentions et, parfois, de destructions. La décapitation de statues, loin d'être un acte isolé, révèle des tensions sociales, politiques et culturelles profondes, agissant comme un miroir déformant des époques traversées. Des monuments royaux aux figures controversées, en passant par des œuvres d'art sacrées, la perte de la tête d'une sculpture devient un symbole puissant, chargé d'histoires et de significations multiples.
Le Cas de Louis XVI à Nant : Un Symbole Royal Déchu
L'histoire de Pierre François Marie d’Icher de Villefort, un royaliste fervent, offre un exemple poignant de la manière dont les symboles politiques peuvent être ciblés. Rentré à Nant après son émigration durant la Révolution, il voue un culte à la Monarchie et souhaite honorer la ville de deux monuments. Le premier, une croix, témoigne de sa foi. Le second, une statue de Louis XVI, devait incarner son dévouement à la cause royale.

Luc Rouvière, dans son ouvrage sur Nant, décrit cette statue : elle représente le roi "nu-tête, des cheveux ou une perruque bouclée", vêtu du "long manteau du sacre, parsemé de fleurs de lys", avec la main gauche posée sur un casque. À ses côtés, un tronc de palmier d'où émerge une palme ombrageant la tête du monarque. À la base, un serpent se mordant la queue symbolise la Révolution, et la date "1793" est gravée, rappelant l'année de l'exécution du roi.
La statue devient rapidement un point focal des tensions politiques. En 1811, sous le Premier Empire, elle attire l'attention des autorités napoléoniennes. Le sous-préfet de Millau, Randon, surveille ce royaliste et transmet un rapport qui parvient jusqu'à Napoléon. Le 6 avril 1811, les gendarmes de plusieurs localités investissent Nant. La statue est renversée et, sous le choc, décapitée une première fois. Cet acte, qui résonne comme une répétition de l'exécution de Louis XVI, frappe l'esprit du maire de Nant, Hilaire Amilhau, qui met la statue à l'abri.
Malgré cette première dégradation, la statue n'est pas détruite. Elle est cachée jusqu'en 1814, après la chute de Napoléon. Libéré du château d'If, D'Icher de Villefort revient à Nant et fait réparer la statue, fixant la tête au tronc par une tige de fer. Il l'expose sur la place du Claux et l'offre à la ville. Cependant, le retour de Napoléon en 1815 vient perturber ces projets. Le conseil municipal de Nant, versatile, se rallie à l'empereur, tandis que D'Icher de Villefort, fidèle à sa cause, s'oppose à ce changement de régime et se retrouve de nouveau emprisonné.
Après la défaite de Napoléon et le retour de Louis XVIII, D'Icher de Villefort retrouve sa liberté. Le maire Jacques Fadat démissionne, remplacé par Gabriel d’Yzarn Freissinet, beau-frère de D'Icher. Pourtant, après la Révolution de 1830 et l'avènement de Louis-Philippe, Fadat redevient maire. C'est dans ce contexte d'instabilité politique que, dans la nuit du 28 au 29 mars 1831, la statue est décapitée pour la seconde fois. La tête est perdue, probablement jetée dans la Dourbie, malgré les recherches acharnées de D'Icher et de ses amis légitimistes. Cet attentat est attribué à des républicains de Millau.
D'Icher-Villefort, ulcéré, fait remplacer la tête par une nouvelle, bien implantée pour éviter toute nouvelle décapitation. Il installe la statue dans un enclos, au fond du jardin de sa maisonnette. Il vit avec fureur l'avènement de la IIe République puis de Napoléon III, mais son âge avancé le rend moins influent. Il meurt en 1855, laissant derrière lui un héritage empreint de légitimisme et de résistance.
En 1989, la statue, toujours sans tête, se trouve dans le jardin d'une maisonnette. Elle est finalement vendue à la commune de Nant en juin 2001 et placée, toujours décapitée, dans le hall de la mairie.
La Statue de Joséphine de Beauharnais : Entre Glorification et Réparation
La statue de l'impératrice Joséphine de Beauharnais, érigée à Fort-de-France en Martinique, offre un autre exemple complexe de la manière dont les monuments peuvent devenir le théâtre de contestations mémorielles. Construite dans les années 1850 par Vital Gabriel Dubray, elle représente Joséphine en marbre de Carrare, vêtue d'un grand manteau impérial et tenant un médaillon de Napoléon Ier. Le financement de ce monument fut lancé par Napoléon III, et la statue fut inaugurée en 1859 au centre du jardin de la Savane.
Cependant, cette œuvre, initialement conçue comme un hommage, est rapidement devenue un symbole contesté en raison du passé esclavagiste de la famille de Joséphine et de son rôle supposé dans le rétablissement de l'esclavage par Napoléon en 1802. L'écrivain Lafcadio Hearn, décrivant Joséphine avec un "charmant exotisme", voit aujourd'hui son regard admiratif se heurter à la violence des actes commis contre la statue.

En 1974, lors des réaménagements du jardin de la Savane, la statue est déplacée sur la bordure ouest du parc, perdant ainsi son socle imposant. En septembre 1991, elle est décapitée par un commando anonyme, le collectif Rouge-Vert-Noir, dénonçant son rôle dans l'esclavage. Cet acte est vu par certains comme une "pratique de réparation" et une forme de "décolonisation de l'espace public". La pensée de la réparation, comme l'explique Vergès, est une pensée de la décolonisation.
Le roman "Tout-monde" d'Édouard Glissant utilise cette décapitation pour illustrer la situation historique complexe de la Martinique, marquée par la colonisation et l'esclavage. Les "décabosseurs", devenant paradoxalement des "réparateur·ices", remettent en question l'historiographie dominante occidentale représentée par Joséphine. La destruction de la statue est ainsi interprétée comme un geste historiographique visant à corriger et réécrire l'histoire coloniale.
La statue devient un objet de "dé-commémoration", passant d'un simple monument à un symbole de contestation. Tagguée à de nombreuses reprises, elle est finalement détruite par le collectif Rouge-Vert-Noir le 26 juillet 2020, dans le sillage des manifestations contre le racisme suite à la mort de George Floyd. Le Premier ministre Jean Castex condamne cet acte, le qualifiant de vandalisme.
La pratique de la destruction, bien que radicale, est analysée comme une forme de réparation, une décolonisation de l'espace public, et un événement marquant la mémoire culturelle martiniquaise. Elle met en lumière le caractère exclusif de la commémoration et la nécessité de créer un paysage commémoratif qui célèbre l'antiracisme, l'inclusion et la démocratie.
Psyché à Laval : Entre Scandale et Renaissance
La statue de Psyché à Laval, œuvre du sculpteur Hubert Lavigne, a également connu un parcours mouvementé, marqué par le vandalisme et les controverses. Arrivée à Laval en 1884, sa nudité provoque l'émoi et elle est victime d'actes de vandalisme. En février 1885, sa tête est décapitée et jetée dans la Mayenne, avant d'être retrouvée par un scaphandrier.
Face à la polémique et au scandale suscités par cette nudité dans un jardin public, la statue est reléguée dans le pavillon du jardin. Oubliée pendant 40 ans, elle est redécouverte lors de l'ouverture d'un musée-école d'art. Restaurée, elle est de nouveau laissée à l'abandon, avant d'être redécouverte par un professeur en 1967.

Grâce à un club de mécènes, la statue est restaurée et retrouve sa place au jardin de la Perrine, cette fois avec des ailes confectionnées en marbre italien. La statue, qui représente une figure de la mythologie grecque, est désormais "définitivement acceptée dans le paysage lavallois", ayant surmonté les épreuves du temps et de l'iconoclasme.
Le Vandalisme Sacrilège : La Vierge à Linz
Un cas plus récent de décapitation concerne une statue contemporaine de la Vierge Marie, exposée dans la cathédrale de Linz, en Autriche. Créée par l'artiste Esther Strauss, cette œuvre représentait la Vierge enceinte, sur le point d'accoucher. Elle avait reçu l'approbation du diocèse de Linz, mais a déclenché la colère des catholiques conservateurs, qui la considéraient comme une représentation blasphématoire.
L'artiste a expliqué vouloir redonner à la Vierge la possession de son corps, en réaction aux représentations masculines et patriarcales de la femme divine. Un inconnu, se présentant comme un "fou de Dieu", a revendiqué l'acte de décapitation, arguant que c'était le moyen le plus efficace pour que la sculpture ne ressemble plus à la Vierge. Cet individu aurait contacté Alexander Tschugguel, connu pour des actions similaires dans le milieu intégriste catholique.
Cette affaire soulève des questions sur la liberté de création artistique, la représentation du sacré et les limites de la tolérance religieuse. La décapitation de cette statue, bien que différente des cas précédents par son motif religieux, partage avec eux la violence du geste iconoclaste.
Les Statues du Château de Courcelles : Un Patrimoine Dégradé
Au château de Courcelles, à Montigny-lès-Metz, deux statues du XVIIe siècle, commandées par Jean-François Antoine, élève de Le Nôtre, ont également subi les outrages du temps et du vandalisme. L'une représente une femme tenant un enfant, allégorie de La Seille se jetant dans les bras de la Moselle. L'autre figure un homme casqué tenant un blason, évoquant le duc de Guise écrasant Charles Quint.
Ces statues, déjà en piteux état, ont été victimes d'inscriptions à la bombe, puis de dégradations plus graves. La tête de "La Seille" a disparu, avant d'être retrouvée dans un moule de plâtre et réparée en 2005 lors de la restauration du château. La tête de la seconde statue, celle du duc de Guise, aurait disparu à jamais suite à un acte de vandalisme inspiré par des "sensations révolutionnaires".
Les deux statues décapitées ont été stockées avant de retrouver leur place sur leur socle. D'autres statues du parc, vendues avant que la commune ne devienne propriétaire, se trouvent aujourd'hui à la Maison de l'Amérique Latine à Paris, témoignant de la dispersion d'un patrimoine autrefois unifié.

L'Art et le Symbole : La Décapitation comme Acte de Langage
La décapitation des statues, qu'elle soit le fait d'une répression politique, d'une contestation mémorielle, d'un acte de vandalisme ou d'une expression religieuse radicale, revêt une dimension symbolique forte. Elle ne se limite pas à la destruction physique d'une œuvre, mais cherche à effacer, à dénoncer ou à transformer le message qu'elle porte.
Dans le cas de la statue de Louis XVI, la décapitation résonne avec l'exécution du roi, marquant la rupture révolutionnaire. Pour Joséphine de Beauharnais, elle symbolise la volonté de décoloniser l'espace public et de réparer les torts de l'histoire esclavagiste. La statue de Psyché, après sa décapitation, renaît avec de nouvelles ailes, symbolisant la résilience et la capacité de l'art à se réinventer. La Vierge de Linz, décapitée par des intégristes, illustre le conflit entre la création artistique et les dogmes religieux rigides. Les statues de Courcelles, victimes de dégradations, témoignent de la fragilité du patrimoine face à l'iconoclasme.
Ces actes, souvent violents, nous invitent à réfléchir sur la manière dont nous construisons et interprétons notre histoire à travers les monuments. Ils soulignent que les statues ne sont pas de simples objets inertes, mais des porteurs de sens, capables d'éveiller des passions, de susciter des débats et, parfois, de devenir les cibles de gestes extrêmes. L'acte de décapitation, en arrachant la tête, le siège de la raison et de l'identité, semble vouloir priver la statue de son essence, de son pouvoir symbolique, et réécrire ainsi une partie de l'histoire.
Le dada ou dadaïsme, c'est quoi ? - Une histoire de l'art | Episode 1 | Wladimir autain |
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