Le Musée Soulages à Rodez : Une Cinquième Façade au Cœur de l'Art et du Paysage

Au cœur de la ville de Rodez, niché dans le jardin public du Foirail, à une courte distance de la majestueuse cathédrale, se dresse le Musée Soulages. Inauguré le 30 mai 2014, ce lieu dédié à l'œuvre de Pierre Soulages, l'un des peintres contemporains français les plus renommés, est une prouesse architecturale conçue par le cabinet catalan RCR Arquitectes, en collaboration avec Passelac et Roques Architectes de Narbonne. Ce projet ambitieux, commandé par la communauté d'agglomération du Grand Rodez, a bénéficié de la présence et des conseils constants de l'artiste lui-même, garantissant une parfaite synergie entre l'architecture et l'art qu'elle abrite.

Vue aérienne du Musée Soulages à Rodez

Une Architecture en Dialogue avec le Site

Dès les premières esquisses, les architectes ont fait le choix audacieux de s'aligner sur le talus naturel du jardin, intégrant ainsi le musée dans le paysage existant. L'architecture se déploie le long de la limite pentue nord du Foirail, offrant une composition de blocs imposants qui dialoguent avec l'échelle de la ville. Ce travail sur les volumes et les masses n'est pas anodin ; il reflète directement l'esthétique et l'intensité des œuvres de Soulages. Sur une superficie de 6000 m², cinq boîtes parallélépipédiques constituent le corps principal du bâtiment, répondant ainsi à la nécessité d'une grande halle initialement prévue dans le cahier des charges.

L'objectif des architectes était clair : créer un bâtiment qui soit à la fois une œuvre d'art en soi et un écrin respectueux pour les créations de Pierre Soulages. Ni banal ni prétentieux, le musée se distingue par une conception soignée où chaque élément est pensé pour servir la contemplation. Une trame métallique structure l'ensemble des espaces, imposant une unité de mesure subtile mais omniprésente : un espacement de 1,80 mètre pour une épaisseur de 12 centimètres. Les proportions des salles elles-mêmes ont été calculées selon le nombre d'or, assurant une harmonie visuelle et une fluidité dans le parcours de visite.

Détail de la façade en acier Corten du Musée Soulages

La Lumière, un Élément Clé de l'Expérience Muséale

Dès l'entrée dans les espaces dédiés aux collections, qui s'étendent sur 1700 m², le visiteur est immergé dans une atmosphère de pénombre étudiée. Cette semi-obscurité est essentielle pour la préservation des œuvres. Les murs orientés au sud sont volontairement aveugles afin de protéger les créations des rayons lumineux, limitant l'intensité lumineuse à 45 lux pour les estampes et 50 lux à la surface du verre. Dans cet environnement tamisé, trois bronzes polis scintillent, éclairés par une lumière indirecte, savamment réfléchie sur un mur blanc opposé, une idée chère à Pierre Soulages pour mettre en valeur la matière et la forme.

Pour les œuvres emblématiques de l'artiste, les "Outrenoir", le parti pris architectural s'inspire de l'orientation classique des ateliers d'artistes par rapport à la lumière du jour. Ces peintures sont exposées dans une salle dotée de hautes baies vitrées, orientées plein nord. Cette orientation permet un éclairage naturel doux et constant, complété par des projecteurs à découpe LED diffusant une lumière de 600 lux. Bien que 500 lux soient généralement recommandés pour les œuvres noires, l'ensemble du dispositif a été pensé pour sublimer la profondeur et la texture des "Outrenoir".

Chaque espace du musée Soulages possède ainsi une ambiance lumineuse distincte et des éclairages spécifiquement adaptés. Même les teintes des surfaces murales varient d'un volume à l'autre, contribuant à la richesse de l'expérience sensorielle. La conception de la lumière indirecte est intégrée de manière invisible dans les prises de lumière zénithale, une technique que l'on retrouve également dans la salle des vitraux de Conques, évoquant ainsi un lien subtil avec le patrimoine régional.

Pour des raisons budgétaires, des tubes fluorescents T5 à haute efficacité chromatique ont été installés dans des luminaires à deux tubes. Afin de reproduire la variation de la température de couleur, le premier tube émet une lumière blanc froid, tandis que le second diffuse une lumière blanc chaud. Le musée Soulages se distingue ainsi par son équipement intégral en éclairage LED pour l'accentuation des œuvres, une technologie de pointe mise en œuvre via un système de rails encastrés.

L'Acier Corten : Un Matériau Évocateur et Durable

En écho aux brous de noix et aux eaux-fortes de Pierre Soulages, ainsi qu'à la couleur des grès de la cathédrale de Rodez, les architectes ont opté pour l'acier Corten comme matériau de façade. Cet acier auto-patinable, en s'oxydant au fil du temps, développe une couche protectrice qui lui confère une teinte unique, rouge sombre et chaleureuse, rappelant la terre et le temps qui passe. Cette patine évoque non seulement le travail de l'artiste, mais s'intègre également harmonieusement dans l'environnement végétal du parc. Loin d'être un matériau inerte, l'acier Corten porte la marque du temps et dialogue avec le paysage environnant.

Les parements intérieurs des salles dédiées aux peintures "Outrenoir" sont réalisés en acier noir mat, acier dégraissé sombre et acier verni, créant un contraste subtil et profond avec les œuvres exposées. Les revêtements de sol, quant à eux, sont en acier calaminé gris bleu, ciré, offrant une surface à la fois robuste et élégante. Pour la salle des cartons des vitraux de Conques, un acier décapé a été choisi pour le sol, établissant un lien visuel et matériel avec le patrimoine architectural.

L'utilisation de l'acier ne se limite pas aux façades et aux sols. Il est omniprésent dans la structure du bâtiment, les menuiseries, les vitrines, l'agencement intérieur, et même dans les tables et chaises du café Bras, conçues spécialement pour le musée. Cette utilisation généralisée de l'acier crée une unité de substance entre l'intérieur et l'extérieur, renforçant la cohérence architecturale du projet. La structure mixte acier/béton, avec des parois en béton pour les volumes opaques et une charpente métallique pour les toitures, intègre astucieusement les dispositifs d'éclairage zénithal. Les poutres et poteaux en PRS (Polyester Renforcé de Verre) ont été dessinés spécifiquement pour leur finesse et leur élancement, contrastant avec la puissance des volumes bardés d'acier.

Vue intérieure du Musée Soulages, mettant en valeur l'utilisation de l'acier

Un Processus de Sélection Rigoureux et Collaboratif

Le choix de l'équipe RCR Arquitectes pour concevoir le musée Soulages fut l'aboutissement d'un processus de sélection rigoureux et pluridisciplinaire. Le 8 janvier 2008, un jury composé de 18 personnes, incluant des élus, Pierre Soulages lui-même, des représentants de hautes autorités culturelles, ainsi que des figures reconnues du monde de l'architecture et du bâtiment, s'est réuni pour examiner les propositions de quatre équipes concurrentes. Ces équipes ont présenté des projets singuliers, chacun avec ses propres qualités architecturales, urbaines, scénographiques et techniques.

Présidé par l'ancien maire de Rodez, Marc Censi, le jury a évalué la qualité des réponses architecturales et la cohérence urbaine des projets. La proposition de l'équipe catalane, bien que suscitant quelques interrogations initiales concernant les matériaux et les volumes, a été qualifiée d'"intéressante" pour son organisation générale et urbaine. La hiérarchie des modes d'éclairement a également été identifiée comme un point fort de leur proposition.

Les architectes Ramon Vilalta, Carme Pigem et Rafaël Aranda, formant RCR Arquitectes, sont reconnus pour leur approche sensible aux lieux et aux paysages. Basés à Olot en Catalogne, ils travaillent ensemble depuis 1998 et sont diplômés de l'école d'architecture del Vallès. Leur philosophie architecturale est profondément influencée par leur environnement naturel, qu'ils cherchent à transposer dans leurs réalisations. Ils considèrent l'architecture comme un dispositif de médiation entre l'homme et la nature, transmettant les attributs et les valeurs du monde naturel à ceux qui perçoivent et vivent l'espace.

Leur méthode de travail est axée sur les choix réalisés en commun, où chaque membre du projet épaule et endosse la vision de l'autre. Cette collaboration étroite, combinée à une sensibilité aiguë pour le paysage, a abouti à la conception d'un bâtiment tout en longueur, privilégiant des matériaux simples et bruts, et s'intégrant harmonieusement dans son environnement.

Plan schématique du Musée Soulages montrant l'articulation des volumes

Une Œuvre d'Art Urbaine et Paysagère

Le projet urbanistique du musée Soulages s'inscrit dans une démarche de renaissance du Foirail, un lieu stratégique qui fait le lien entre le centre historique de Rodez et les nouveaux quartiers. Le bâtiment "naît du parc", participant activement à sa restructuration, son ordonnancement, sa révélation et sa clarification. L'enchaînement des volumes parallélépipédiques, rappelant les traditionnelles "fenestras" aveyronnaises, offre des vues sur l'horizon, propices à la contemplation.

La façade sud, ouverte sur le jardin, ne dépasse pas les trois mètres de hauteur, tandis qu'au nord, les boîtes en porte-à-faux surplombent un chemin de promenade, créant une dynamique architecturale intéressante. Le stationnement souterrain, prévu sous le cinéma et un forum des congrès, contribue à préserver l'intégrité paysagère du site. Le maximum d'arbres du jardin a été conservé, soulignant l'engagement des architectes envers le respect de l'environnement.

Les toitures-terrasses du musée, traitées comme une "cinquième façade", jouent un rôle architectural significatif. Par leurs jeux de reflets et leur prolongement des façades, elles varient les effets visuels. Le toit du socle, paré de plaques de verre, agit comme un miroir reflétant les différents volumes, offrant des vues changeantes au fil de la journée et des saisons. La toiture de l'auditorium, conçue comme une extension de la façade en Corten, unifie le volume en créant un véritable monolithe. Ces réalisations ont été rendues possibles grâce à la protection du complexe d'étanchéité par des dalles sur plots en béton, servant de support aux plaques de verre trempé et d'acier.

La diversité des produits et des techniques d'étanchéité mises en œuvre, allant des dalles sur plots en céramique grise pour les coursives aux systèmes bicouches bitumineux autoprotégés sur l'auvent d'entrée, témoigne de la complexité et de la richesse du chantier. La première pierre du musée, posée par Pierre Soulages lui-même en octobre 2010, a marqué le début d'un projet qui a nécessité 16 mois de travaux d'étanchéité, aboutissant à une ouverture réussie le 30 mai 2014, en présence de personnalités importantes.

En 2017, le cabinet RCR Arquitectes a été récompensé par le prix Pritzker, la plus haute distinction dans le domaine de l'architecture, venant ainsi couronner leur approche innovante et leur capacité à créer des espaces qui transcendent la simple fonctionnalité pour devenir de véritables expériences artistiques et sensorielles. Le Musée Soulages à Rodez est un exemple éloquent de cette réussite, un lieu où l'art, l'architecture et le paysage s'entremêlent pour offrir une expérience inoubliable.

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