Charles-Alexis-François Buisine, né à Lille le 17 juillet 1820, fut une figure marquante de la scène artistique et artisanale du XIXe siècle. Issu d'une famille catholique et royaliste, fils de Désiré Buisine, maître-menuisier, et de Catherine Lavaine, il hérita d'un atelier familial qui, sous sa direction, allait connaître un essor artistique considérable, se spécialisant dans le mobilier et les sculptures pour les églises, et marquant durablement le paysage architectural du Nord de la France et au-delà. Sa vie, jalonnée de succès professionnels, de profondes convictions religieuses et politiques, mais aussi d'épreuves personnelles, témoigne d'une personnalité riche et d'un talent indéniable. Il s'éteignit en 1893, laissant derrière lui un héritage artistique significatif.
Les Premières Années : Entre Art et Artisanat
Les premières années de Charles-Alexis-François Buisine furent marquées par une éducation rigoureuse, d'abord auprès des Frères de la doctrine chrétienne, où son caractère "rude" fut parfois difficile à canaliser. Après une expérience peu satisfaisante dans une école dirigée par un homonyme, ses parents le retirèrent pour le placer aux Écoles Académiques de Lille, ancêtre de l'école des Beaux-Arts. Cependant, les méthodes d'enseignement, jugées trop lentes et répétitives, ne convenaient guère à son désir d'avancer rapidement. Victime de moqueries de la part de camarades dont la moralité lui paraissait douteuse, il fut à nouveau retiré de l'établissement pour être placé dans l'atelier familial.
D'abord ouvrier dans l'atelier de menuiserie de son père, Désiré, Charles apprit rapidement le métier, mais l'ennui de la monotonie le poussait à chercher d'autres horizons. Il prit des cours de violon, révélant une aptitude musicale certaine, mais sa mère, craignant que ces distractions n'affectent son travail, lui interdit de continuer. Se consacrant alors à l'artisanat, il se perfectionna en autodidacte, excellant dans le dessin et se lançant sérieusement dans la sculpture. Il prenait l'empreinte de sculptures de portes pour ensuite les reproduire, démontrant ainsi une capacité d'observation et d'imitation remarquable. L'idée de lui faire reprendre des études auprès d'un sculpteur fut envisagée par ses parents, mais le coût prohibitif de cet enseignement les en dissuada.
En 1840, à l'âge de 20 ans, son père lui confia la gestion d'un projet important : la création de deux autels pour une église de village. Si les tâches les plus simples furent confiées à un menuisier local, les parties artistiques revinrent à Charles. Ce chantier, où il nota méticuleusement les coûts et les dépenses, lui permit de prendre conscience des réalités économiques du métier, découvrant à la fin du chantier une perte de 100 francs pour son père. Cette expérience fut formatrice, le préparant à une gestion plus éclairée de l'entreprise familiale.
Vers 1842, son talent se révéla pleinement lorsqu'il réalisa les sculptures décoratives du Café français à Lille. Grâce à son cousin Charles Prosper Stalars, qui obtint le marché de sa décoration, Charles put mettre en œuvre son savoir-faire. Les critiques furent élogieuses, les journaux saluant son talent et ouvrant la voie à une multitude de commandes.

L'Ascension d'un Maître-Artisan et le Néogothique
En 1845, Charles-Alexis-François Buisine prit la direction de l'atelier lillois de son père. Il lui insuffla une orientation résolument plus artistique et entreprit un développement considérable de l'entreprise. La production, marquée par l'essor du style néogothique, devint abondante et d'une qualité reconnue. Ses œuvres, qu'il s'agisse de mobilier ou de sculptures destinées aux églises, trouvèrent leur place dans le monde entier, mais c'est particulièrement dans le Nord de la France que leur présence est la plus marquée.
Le mariage de Charles avec Palmyre Rigot, fille de Nicolas Rigot, prospère patron d'une brasserie d'hydromel, le 30 janvier 1844, scella une union profonde qui dura toute sa vie. Cette union lui apporta un soutien indéfectible et une stabilité personnelle qui contribuèrent à son épanouissement professionnel.
L'atelier, qui en 1857 était situé au 9 rue des canonniers à Lille, était un lieu de production impressionnant. Les grands travaux y étaient montés sous des lanterneaux élevés à la hauteur des voûtes d'église, permettant une logistique adaptée aux dimensions des œuvres commandées. Le bureau du patron, dominant l'espace, offrait une vue d'ensemble sur les quelque 80 ouvriers qui y travaillaient au maximum. Une équipe pluridisciplinaire collaborait à ses réalisations, comprenant des dessinateurs, des modeleurs, des ornemanistes, des statuaires, des sculpteurs et des menuisiers, témoignant de la complexité et de la richesse de la production de l'entreprise.
Un événement marquant de cette période fut la célébration du sixième centenaire des premiers miracles de Notre-Dame de la Treille en 1854. À l'occasion du "Jubilé séculaire de Notre-Dame de la Treille", Charles Buisine conçut un grand baldaquin néogothique mobile, surnommé la "châsse gothique", destiné à porter la statue de la Vierge à travers la ville. D'une hauteur de 7 mètres, cette œuvre monumentale nécessita la collaboration du sculpteur douaisien Blavier et la polychromie fut réalisée par son cousin Charles Stalars. Le succès de cette entreprise fut tel qu'il contribua à asseoir davantage sa renommée, d'abord régionale, puis nationale.

Rayonnement National et International
Le succès de Charles Buisine ne se limita pas aux frontières de la France. Ses œuvres furent exportées et reconnues à l'international. On retrouve ainsi des exemples de ses réalisations à Londres, Glasgow, Leeds, Manchester, Liverpool, et même en Chine, avec plusieurs églises à Shanghaï ornées de ses créations.
En 1870, Charles Buisine participa à l'Exposition romaine sur l'art chrétien, organisée par le Pape Pie IX dans le cadre du concile Vatican I. Cette exposition universelle de l'Église catholique visait à présenter "l’union des arts, de l’industrie et de la religion". Des artistes et manufactures du monde entier y présentèrent leurs productions. Charles y exposa plusieurs dessins, le confessionnal de l'église Saint-Maurice de Lille, un ensemble d'autels avec retables, ainsi que les stalles destinées à l'église de l'Immaculée Conception de Saint-Omer. Ces stalles, établies sur deux niveaux (hautes et basses), présentaient 72 figures de saints, incluant des docteurs de l'Église, des fondateurs d'ordres religieux, ainsi que des saints de France et de la région. Cette œuvre monumentale fut la consécration de ses travaux pour l'église Sainte-Catherine, où son père avait déjà œuvré.
À la même époque, il remporta le marché pour la fourniture de la chaire de la cathédrale d'Arequipa, au Pérou, devançant des concurrents d'Espagne, d'Italie, de Belgique et du Royaume-Uni. Ce travail colossal, qui nécessita 15 mois d'exécution et fut vendu au prix de 25 000 francs, est encore aujourd'hui célèbre dans la région pour sa représentation audacieuse d'un diable. Ce monstre, semblant surgir des profondeurs terrestres avec sa queue de dragon, ses ailes de chauve-souris et son visage exprimant la folie, semble adresser sa colère à Dieu d'un geste désespéré. La chaire fut livrée en 1879 et bénie le 1er janvier 1880, témoignant de la portée internationale de son art.
Épreuves Personnelles et Héritage Familial
Malgré ses succès professionnels, la vie de Charles Buisine fut également marquée par des épreuves personnelles. La mort de sa fille bien-aimée, Louise, le 26 janvier 1877, fut un coup terrible. Plus tard, le 17 juillet 1881, son père, Désiré, pilier de la famille et soutien pour ses enfants, disparut également.
C'est vers 1880 que ses deux fils aînés, Charles Prosper Buisine (dit "Buisine-Clais") et Edouard Buisine, rejoignirent l'entreprise, formant la société "Buisine-Rigot et fils". Ensemble, ils participèrent à l'Exposition internationale d'art industriel de Lille en 1882, où ils exposèrent deux autels et une cheminée. L'entreprise fut récompensée d'une médaille d'or par le jury international, ainsi que deux autres médailles, témoignant de la continuité du succès familial.
En 1885, un pèlerinage à Rome marqua profondément Charles. Impressionné par la splendeur des monuments antiques et la richesse des œuvres païennes, il fut encore plus touché par la "puissance" des martyrs chrétiens qui avaient renversé l'ordre païen. Cette foi profonde marqua sa vie, le poussant à la prière et à l'aumône, notamment après le décès de son épouse.
L'état de santé de sa femme, Palmyre, se dégrada rapidement début 1887. Elle mourut le dimanche 27 mars, au moment où Charles assistait à la messe dominicale. Cet événement le poussa à déléguer davantage la gestion de l'entreprise à ses fils, Edouard et Charles Prosper.
Le malheur frappa à nouveau le 27 février 1888 avec la mort de son fils aîné, Charles Prosper, des suites d'une pleurésie. Seul chez lui, Charles se réfugia dans la peinture à l'aquarelle, représentant des fleurs qu'il offrait à ses proches.
Le 5 mars 1890, un incendie dévastateur éclata dans son atelier. Charles participa activement à la lutte contre le feu, parvenant à sauver une partie des dessins. Les locaux furent ensuite reconstruits et modernisés, s'étendant sur plus de 1 000 m2, avec une meilleure luminosité et ventilation, et l'installation d'une machine à vapeur.
Finalement, malade d'une mystérieuse maladie malgré divers traitements, Charles Buisine s'éteignit le 2 mai 1893 à Lille, à l'âge de 72 ans. Ses funérailles furent un événement solennel, attirant une foule nombreuse, y compris de nombreux ecclésiastiques, témoignant du respect et de l'estime dont il jouissait.
Un Homme de Convictions et de Talent
Charles Buisine était décrit comme un homme à l'esprit fort et indépendant. Talentueux, peut-être surdoué dès son enfance, il s'était révélé un brillant autodidacte. Son apparence, parfois rude, rappelait celle d'un soldat. Il menait une vie simple, sobre, ne buvant pas et se nourrissant frugalement, ne recherchant aucun luxe dans ses vêtements, mais exigeant qu'ils soient toujours propres. Son quotidien était marqué par un grand ordre.
Derrière cette apparence quelque peu austère, se dissimulait un homme raffiné, sensible, voire émotif. Profondément amoureux de sa femme, il trouvait son plus grand bonheur dans la compagnie de sa famille. Sa foi catholique était une composante essentielle de sa vie. Catholique pieux, il assistait régulièrement aux offices religieux avec sa famille et priait quotidiennement. Sociable, il était membre de la société de Saint Joseph.
Royaliste convaincu, à l'instar de sa famille, il rencontra en 1848 le Comte de Chambord à Wiesbaden pour lui présenter ses hommages. Après la guerre de 1870, il fut un membre influent du parti légitimiste de Lille, organisant des banquets dans ses ateliers pour sensibiliser l'opinion à la cause royaliste.
L'entreprise Buisine-Rigot, bien que travaillant principalement le bois, utilisait également la pierre, le marbre et la terre. Les œuvres de Buisine, souvent de style néogothique à partir de 1850, témoignent d'une collaboration étroite avec des architectes, notamment Charles Leroy, architecte diocésain lillois renommé. Parmi ses réalisations notables figurent des autels, des bancs de chœur, des chaires, des confessionnaux, des retables et des tribunes pour diverses églises, comme celles de Carly et Douvrin.
L'héritage de Charles Buisine ne se limite pas à ses œuvres d'art. Il réside également dans la transmission de son savoir-faire à ses fils et dans l'empreinte qu'il a laissée sur le style néogothique, un courant artistique qui a profondément marqué l'architecture religieuse du XIXe siècle. Sa vie est un exemple de dévouement à son art, à sa famille et à ses convictions.
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