Le soleil tape fort sur cette terrasse surplombant un vallon verdoyant, traversé par un ruisseau qui, un peu plus bas, rejoint Largentière. La chaleur ambiante contraste avec la fraîcheur des nuits qui caractérisent cette région des contreforts cévenols depuis des temps immémoriaux. C'est dans ce décor, empreint d'une histoire singulière, que nous avons partagé, hier soir, un repas simple - patates et fromage fondu - avec nos hôtes, Etienne et Michèle, affectueusement surnommée Mimi. Tous deux dans la soixantaine, ils incarnent une certaine idée de la résilience et de la création.
Etienne, un homme d'une énergie débordante, m'a d'emblée prévenu de son incapacité à rester assis plus d'une heure d'affilée. Une hyperactivité qui, loin d'être un défaut, semble être le moteur de sa vie. Tandis que je m'apprête à somnoler dans le lit douillet préparé par Mimi, les récits d'Etienne de la veille ressurgissent dans mon esprit. Des histoires de vie, d'entrepreneuriat, et de cette quête incessante de sens.
Au petit matin, alors que la lumière rasante filtre à travers les épais feuillages, une pensée me traverse l'esprit : "Mais cet homme devrait postuler à la présidence du MEDEF !" Je me garde bien de le lui dire, mais force est de constater que si le discours du "self-made-man" n'est pas qu'un mythe, Etienne Frommelt pourrait bien en être l'incarnation parfaite.
De l'Alsace aux Cévennes : Un Départ Solitaire et une Volonté de Fer
Il y a cinquante ans, à peine majeur, Etienne quitte son Alsace natale avec pour seul bagage une tente et une guitare. Sa traversée de la France le mène sur les hauteurs du Vivarais, où il va construire, pierre par pierre, un monde, puis plusieurs. Une famille, des entreprises associatives, des restaurations de maisons innombrables : tout cela, il l'a érigé de ses propres mains, animé par une volonté inébranlable.
Son parcours est celui d'un pionnier, d'un éclaireur. Après avoir quitté le lycée et un mouvement de protestation contre la réforme des sursis militaires, il refuse l'institution scolaire et ses contraintes. Au début des années soixante-dix, il part travailler à Bâle, alternant intérim et découvertes du monde. L'Alsace surpeuplée, industrialisée et nucléarisée à son goût, il la fuit. Il amasse un pécule suffisant pour s'offrir une Honda 125, la même que les facteurs utilisent, et prend la route.
Sa première destination : Honfleur, simplement parce qu'on lui a dit que c'était joli. Puis, le souvenir d'un camp scout à Naussac, dans le Haut Allier, le ramène vers cette région qu'il avait appréciée. Mais le froid de mai le fait repartir, direction Aubenas et son climat plus clément.

C'est là qu'il rencontre un couple de kinésithérapeute et éleveuse de chèvres, qui l'hébergent et chez qui il installe un robinet d'eau courante, une amélioration non négligeable pour leur quotidien. Ce sont eux qui lui indiquent une autre grange à vendre, près de Lentillères. Le prix ? 35 000 francs. Le problème ? Etienne n'est pas encore majeur et manque cruellement de fonds.
La Création d'un Monde : Bâtir, Réparer et Accompagner
Sans hésiter, Etienne repart en Suisse pour travailler dans une entreprise d'installation de panneaux de signalisation. Dès qu'il atteint sa majorité, il achète la grange et entame trois années d'allers-retours entre la Suisse et l'Ardèche pour la retaper. Sa moto laisse place à une fidèle Ami 6, plus pratique pour transporter outils et matériaux, et surtout, car entre-temps, il a rencontré celle qui deviendra sa compagne et la mère de son premier enfant. Un toit solide pour sa famille devient une priorité absolue.
Les débuts en maçonnerie sont loin d'être aisés. "Je ne sais rien faire", avoue-t-il, apprenant sur le tas, grâce aux conseils de voisins et à sa propre ingéniosité. La charpente, le ciment, tout est nouveau. Une fois le gîte plus ou moins assuré, il faut trouver un métier sur place. L'épisode du robinet chez le kiné lui revient en mémoire. Il scrute les besoins des habitants du village : un outil cassé, un radiateur défectueux, un lavabo arraché, une installation électrique dangereuse.
Armé de cet inventaire, il retourne à Mulhouse, au centre AFPA, où il exprime sa volonté d'apprendre la maçonnerie, la forge, la soudure et l'électricité. On lui propose une formation de plombier chauffagiste en dix mois, la plus généraliste. Diplômé, il arpente les routes d'Ardèche avec une estafette, à son compte, proposant ses services en plomberie, zinguerie, couverture, électricité, pose de carrelage.
Cependant, cette activité d'artisanat ne le satisfait pas pleinement. Il se sent comme un "percepteur", facturant des prestations qu'il juge trop coûteuses. Il arrête et se déclare salarié auprès de particuliers, offrant ses services de maître d'œuvre pour la restauration de leurs résidences secondaires. Pendant sept ans, il restaure près de cinquante maisons, tissant des relations de confiance, choisissant les matériaux avec ses clients, rendant les coûts plus abordables.
Mais le travail physique finit par avoir raison de lui. À trente ans, il se blesse gravement au dos, se retrouve en invalidité et doit changer de métier. Sa femme le quitte. C'est alors qu'Etienne se reconvertit en formateur en GRETA, intervenant sur des stages dans les métiers du bâtiment.
AMESUD : L'Association qui Tisse des Liens et Crée des Opportunités
C'est durant cette période qu'il entend parler d'une ferme à vendre au-dessus de Largentière. L'endroit lui plaît immédiatement. Le propriétaire en demande un prix modique, environ 250 000 francs, mais le lieu est en ruine, abandonné depuis la guerre, avec sept hectares de terrain envahis par les ronces. Tout est à refaire.
Etienne s'y lance, le dos endolori, dormant dans une vieille camionnette, ses enfants sous tente. Il achète en mai 1986, avec l'urgence de mettre un toit sur leurs têtes avant la rentrée de septembre. Il applique alors une méthode d'échafaudage particulière, enseignée par un certain Gérard Barras, consistant à travailler en hauteur avec deux échelles assemblées. Une technique peut-être non homologuée par l'inspection du travail, mais qui a fait ses preuves pour remonter un village entier.
Entre-temps, la vie suit son cours, et Etienne rencontre celle qui deviendra la mère de ses trois autres enfants. Les droits au chômage et à l'invalidité s'amenuisent, la précarité guette. Etienne observe alors son environnement : un pays qui se désertifie, des écoles qui ferment, des fermes qui s'écroulent, des entreprises qui partent. Il constate les besoins non satisfaits dans les exploitations agricoles environnantes, l'entretien négligé des résidences secondaires, et la situation précaire de jeunes en quête d'alternatives aux mirages urbains, vivant dans des conditions extrêmes.
Il se souvient des lamentations de ses anciens clients - agriculteurs, artisans, commerçants, artistes, enseignants - face au déclin de leur région, au vieillissement des anciens et à l'exil de leurs enfants. Il voit un parallèle avec sa propre arrivée dans ce pays de châtaigniers et de rocaille. Il décide alors de reproduire son schéma, mais en proposant une démarche collective : partir des besoins locaux pour aider les gens à s'installer, à trouver un emploi sur place.
En 1988, Etienne prend l'initiative de réunir amis et connaissances à Rocles. De cette rencontre naît AMESUD (Association Montagne Emploi Sud), une structure visant à aider à l'installation dans la région, un concept mêlant compagnonnage et "woofing" avant l'heure. L'objectif : offrir un statut, une rémunération, un parcours initiatique de découverte des besoins du pays, et organiser des stages en entreprise, afin que chacun puisse faire ses choix en étant accompagné.
Face au scepticisme des institutions, Etienne s'inscrit à un stage d'accompagnement et d'installation en milieu rural organisé par l'association Peuple et Culture de l'Isère. Ce stage, axé sur la création d'une structure d'accompagnement, renforce sa conviction.
La Chaleur Ardèchoise et la Joie Simple des Lamas
Revenant au présent, Etienne s'exclame : "Bon sang, mais ce qu'il peut faire chaud !". Il décrit la difficulté de l'été ardéchois, l'obligeant à se rafraîchir plusieurs fois par jour dans le bassin situé devant la maison. Un geste répété, comme un rituel face à la chaleur accablante. Puis, d'un coup, un changement de sujet : "C'est l'heure de donner à manger aux lamas. Tu veux voir ?".
La rencontre avec la famille de lamas est une expérience des plus agréables. Ces animaux curieux accourent pour saluer le visiteur, accompagnant sans détour vers leur enclos. Etienne verse des granulés dans leurs seaux, et les lamas, "très gourmets", les dégustent avec appétit. De là, la vue panoramique sur la vallée, les villages, les routes sinueuses et la rivière en contrebas, est saisissante. On imagine le lien ancestral de ces lamas avec les hauteurs du Machu Picchu, et l'on comprend que ce paysage, à sa manière, offre une beauté tout aussi profonde.

La "Grangette", cette cabane aménagée en gîte, est nichée un peu plus bas, témoignant de la capacité d'Etienne à transformer les ruines en lieux de vie accueillants. Tout comme la roulotte, autrefois appartenant à une troupe de saltimbanques sillonnant les villages des monts d'Ardèche, rappelant que cette terre est encore peuplée de rêveurs et d'aventuriers.
Le Mythe du Tourbillon Équatorial : Quand la Science Rencontre la Vulgarisation
Parallèlement à cette immersion dans la vie d'Etienne, une autre perspective s'invite : celle de la science et de ses idées reçues. La force de Coriolis, ce phénomène physique qui régit la rotation des cyclones et des ouragans, est souvent mal comprise. Dans l'hémisphère nord, elle fait tourner les dépressions dans le sens antihoraire, et dans l'hémisphère sud, dans le sens horaire. Cette force devient nulle à l'équateur, ce qui a donné naissance à un mythe tenace : celui du tourbillon des eaux dans un lavabo.
L'adage populaire veut que l'eau s'écoule dans un sens dans l'hémisphère nord et dans le sens inverse dans l'hémisphère sud, et qu'à l'équateur, elle ne tourne pas du tout. On imagine même pouvoir observer ce phénomène à la "Mitad del mundo" en Équateur. Pourtant, la réalité est bien différente. La différence d'échelle entre un phénomène météorologique de grande ampleur comme un cyclone et un simple tourbillon dans un lavabo est telle que la force de Coriolis y est totalement négligeable. Les frottements et l'impulsion initiale sont les facteurs déterminants dans le sens d'écoulement de l'eau.

Cette digression scientifique, apparemment éloignée des récits d'Etienne, souligne en réalité un point commun : la distinction entre la perception populaire et la réalité scientifique, ou dans le cas d'Etienne, entre le discours ambiant sur l'entrepreneuriat et la concrétisation d'une vie bâtie sur des actions et une volonté hors du commun.
L'Héritage d'un Bâtisseur : Plus qu'une Vie, une Philosophie
La vie d'Etienne Frommelt est une leçon de résilience, d'adaptabilité et d'engagement. Parti de rien, il a su créer, non seulement pour lui-même et sa famille, mais aussi pour les autres. AMESUD est le témoignage vivant de sa volonté de redynamiser un territoire, de créer du lien social et d'offrir des opportunités à ceux qui en sont privés.
Sa démarche, ancrée dans les besoins réels d'un territoire en mutation, contraste avec les approches souvent théoriques ou déconnectées des institutions. Il a incarné le "vivre et travailler au pays" bien avant que le concept ne devienne à la mode, prouvant que l'initiative individuelle, couplée à une vision collective, peut aboutir à des réalisations durables.
Son histoire, de l'Alsace aux Cévennes, de la guitare à la construction, de l'artisanat à l'entrepreneuriat social, est celle d'un homme qui a su transformer les obstacles en opportunités, les rêves en réalité. Une odyssée personnelle qui résonne avec l'aspiration de nombreux individus à trouver un sens à leur vie, à construire un monde plus juste et solidaire, même face aux chaleurs accablantes de l'été ardéchois.
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