
Situées au cœur de Los Angeles, dans le quartier animé de Miracle Mile, les La Brea Tar Pits représentent bien plus qu'une simple curiosité géologique. Ce site exceptionnel, désigné comme site du patrimoine géologique par l'Union internationale des sciences géologiques, offre une fenêtre unique sur la vie en Amérique du Nord durant le Pléistocène supérieur, une période s'étendant d'environ 40 000 à 10 000 ans avant notre ère. La particularité de ce site réside dans la présence d'asphalte naturel, remontant lentement à la surface sur des dizaines de milliers d'années, formant des centaines de mares gluantes qui ont, au fil du temps, piégé et conservé les restes d'innombrables plantes et animaux.
La Genèse d'un Piège Naturel
L'asphalte, souvent appelé familièrement "goudron", est la substance clé qui a transformé cette région de Los Angeles en un vaste cimetière préhistorique. Ce matériau, issu du pétrole brut, s'est infiltré jusqu'à la surface terrestre sur une très longue période. Le processus n'est pas instantané ; il s'agit d'un lent suintement qui a créé des centaines de mares, d'apparence trompeuse, souvent confondues avec de l'eau par les animaux assoiffés, particulièrement lors des périodes de sécheresse.
Le mécanisme de piégeage est d'une simplicité cruelle. Les animaux, principalement des herbivores en quête d'eau, s'approchaient des bords de ces mares. En s'y enfonçant, leur poids les entraînait inexorablement dans la substance collante. Leurs mouvements désespérés ne faisaient qu'aggraver leur sort, les faisant s'enfoncer davantage. Ce spectacle macabre attirait également les prédateurs, qui, cherchant à profiter d'une proie affaiblie, se retrouvaient eux-mêmes piégés. Ce phénomène a conduit à la mort de milliers d'animaux, dont les restes ont été préservés par l'asphalte au fil des millénaires.
Il est fascinant de noter que, paradoxalement, 95 % des cadavres retrouvés dans ces affleurements naturels de pétrole sont des insectes, en particulier des insectes aquatiques. Les recherches actuelles suggèrent que ces petits êtres étaient attirés par la polarisation de la lumière solaire sur le pétrole, un phénomène qui imite pour eux la surface de l'eau.

Un Éventail Spectaculaire de la Vie Paléolithique
Les La Brea Tar Pits ont révélé une faune d'une richesse exceptionnelle, allant des plus petits invertébrés aux gigantesques mammouths. Les invertébrés, bien que moins spectaculaires, sont extrêmement nombreux et comprennent une grande variété de coléoptères, de termites, de mouches et d'araignées.
Cependant, ce sont les vertébrés qui captivent le plus l'imagination. Les vertébrés, avec leurs squelettes osseux plus robustes et de plus grande taille, sont plus facilement identifiables et ont livré une incroyable diversité d'espèces, dont la plupart sont aujourd'hui éteintes. Parmi les découvertes les plus emblématiques, on trouve :
- Mammuthus columbi (Mammouth de Colomb) : Ces géants de l'ère glaciaire sont devenus des symboles du site.
- Mammut americanum (Mastodonte américain) : Un autre grand proboscidien qui parcourait l'Amérique du Nord.
- Nothrotheriops shastensis et Megalonyx jeffersonii (Paresseux terrestres) : Ces imposants mammifères lents étaient courants dans la région.
- Equus occidentalis : Une espèce de cheval préhistorique, ancêtre des chevaux modernes.
- Bison antiquus : Une espèce de bison géant, plus grande que les bisons actuels.
- Capromeryx minor : Un petit pronghorn nain.
- Camelops hesternus (Chameau d'hier) : Un ancêtre des chameaux, adapté à la vie dans les plaines.
Mais l'un des animaux les plus iconiques associés aux La Brea Tar Pits est sans aucun doute le Tigre à dents de sabre (Smilodon fatalis). Les fossiles de ces redoutables prédateurs sont abondants, témoignant de leur présence significative dans cet écosystème.
Au-delà des mammifères, les fossiles de vertébrés comprennent également des restes d'oiseaux, notamment des aigles et d'autres rapaces, ainsi que des reptiles et des amphibiens. L'étude de ces fossiles permet de reconstituer l'écosystème complexe qui existait à Los Angeles il y a des milliers d'années, un paysage luxuriant et diversifié, contrastant fortement avec la métropole moderne.
L’Origine des Mammifères après la Grande Extinction : Documentaire Complet
Un Musée à Ciel Ouvert et un Laboratoire Vivant
Les découvertes issues des La Brea Tar Pits sont présentées au sein du musée George C. Page, qui fait partie intégrante du site. Ce musée offre aux visiteurs un aperçu fascinant de la faune et de la flore de l'ère glaciaire. On peut y admirer des squelettes complets, des reconstructions d'animaux dans leur environnement naturel, et des informations détaillées sur les techniques de fouilles et les recherches en cours.
Ce qui rend le site encore plus remarquable, c'est son statut de site de fouilles paléontologiques actif. Contrairement à de nombreux musées où les découvertes sont simplement exposées, les La Brea Tar Pits permettent aux visiteurs d'observer les chercheurs au travail. Le laboratoire de paléontologie, situé au cœur du musée, est vitré, offrant une vue imprenable sur les scientifiques manipulant délicatement les fossiles fraîchement extraits.

Le Projet 23, lancé en 2006, est un exemple marquant de cette activité continue. Il a permis de récupérer 23 caisses de fossiles lors de la construction d'un parking souterrain adjacent au Los Angeles County Museum of Art (LACMA). La découverte la plus célèbre de ce projet est "Zed", un squelette de mammouth de Colomb presque complet. Le Pit 91, un site de fouilles estival actif depuis plus d'un siècle, continue également de livrer de précieuses informations.
Les avancées technologiques jouent un rôle crucial dans la réinterprétation des fossiles anciens. Par exemple, l'examen approfondi d'un fossile de tigre à dents de sabre a révélé, grâce à de nouvelles techniques, que l'animal souffrait de dysplasie de la hanche. Cela a conduit à des déductions fascinantes sur son comportement social, suggérant qu'il a pu survivre grâce au soutien de son groupe.
L'Importance Scientifique et Culturelle
Les La Brea Tar Pits ne sont pas seulement un site d'intérêt local ; leur importance scientifique est reconnue mondialement. Le site offre une collection sans précédent d'animaux terrestres de l'ère glaciaire. La particularité de ce site est qu'il couvre entièrement la dernière période majeure de réchauffement climatique sur Terre, il y a environ 18 000 à 10 000 ans. L'étude des microfossiles, tels que les spores et le pollen, ainsi que des restes d'insectes et de plantes, permet de comprendre l'évolution du climat, les changements dans la végétation et l'impact sur les écosystèmes.
Près de 600 espèces de plantes et d'animaux ont été identifiées dans les fosses. Fait remarquable, la majorité de ces espèces existent encore aujourd'hui en Californie du Sud ou ailleurs en Amérique du Nord. Cela fait des La Brea Tar Pits une ressource inestimable pour étudier non seulement le passé, mais aussi pour comprendre les changements environnementaux actuels et anticiper les futurs. Comme le souligne Dr. Lori Bettison-Varga, "Cela nous donne une très bonne image de ce qu'était Los Angeles à l'époque, semblable au Serengeti, avec des animaux beaucoup plus grands, et ce qui a survécu à cette évolution dans le temps peut nous aider à comprendre les changements environnementaux actuels."
Au-delà de leur valeur scientifique, les La Brea Tar Pits ont profondément marqué la culture populaire. L'image des différentes espèces préhistoriques piégées dans le goudron a traversé les générations, inspirant de nombreux films, séries télévisées, jeux vidéo et œuvres d'art. Des figures emblématiques comme le mammouth, le paresseux terrestre et le tigre à dents de sabre ont même été immortalisées dans des œuvres comme la série de films "L'Âge de glace". Bien que le lien direct avec le choix des personnages principaux soit limité, une scène du film montre une migration massive d'animaux, rappelant l'ampleur des découvertes de La Brea.
Le site a également servi de décor ou de référence dans des films tels que "1941", "Appel d'urgence" (Miracle Mile), "Last Action Hero", "Volcano" et "Le monde (presque) perdu". Un épisode de la série "Zorro" de Walt Disney en 1957 a même mis en scène les bulles de gaz émergeant des fosses, mentionnant la présence de nombreux squelettes d'animaux préhistoriques. Dans le monde du jeu vidéo, les puits de goudron ont été le cadre d'une mission entière dans "L.A. Noire".
Récemment, la série télévisée américaine "La Brea", débutée en 2021, a remis le site sur le devant de la scène, jouant un rôle central dans son intrigue.

Un Avenir Prometteur pour la Recherche et la Découverte
Les La Brea Tar Pits ne cessent d'évoluer. Un plan directeur ambitieux vise à réinventer le campus de 13 acres. Le cabinet d'architectes Weiss/Manfredi dirige ce projet, axé sur le concept de "Loops and Lenses". Ce plan comprend la construction d'un nouveau bâtiment d'exposition, un laboratoire de fossiles visible par le public, un pont piétonnier traversant le lac, une salle de classe extérieure, une terrasse avec un "Tar Bar", ainsi que des aires de pique-nique et de jeux.
L'objectif est de renforcer l'expérience visiteur tout en soulignant l'importance scientifique et l'unicité du site. Comme le souligne Michael Manfredi, cofondateur et directeur : "Aucune ville n'est plus typiquement américaine que Los Angeles. Et aucun site n'est plus typiquement losangelien que les La Brea Tar Pits."
En somme, les La Brea Tar Pits constituent un phénomène géologique et paléontologique d'une importance capitale. Ce site, où la nature a créé un piège implacable il y a des millénaires, continue aujourd'hui de livrer ses secrets, nous offrant une compréhension inégalée du passé de notre planète et des leçons précieuses pour l'avenir. La simple observation des bulles de gaz qui remontent à la surface, rappelant la nature volatile du sous-sol, est un témoignage constant de la dynamique complexe qui anime ce lieu unique au monde.
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