Charles et Philippe Ratton : Une Dynastie au Cœur du Marché de l'Art Primitif

Le monde de l'art primitif, avec sa richesse et sa complexité, a été façonné par des figures marquantes dont l'influence s'étend sur plusieurs générations. Parmi elles, la famille Ratton occupe une place de choix, incarnant une transmission de savoir-faire, de passion et d'expertise qui a traversé le XXe siècle et perdure encore aujourd'hui. L'histoire de Charles Ratton, pionnier et figure emblématique du marché des arts dits "primitifs", et celle de son neveu, Philippe Ratton, marchand d'art reconnu internationalement, dessinent un parcours fascinant, jalonné de découvertes, de défis et d'une contribution significative à la reconnaissance de ces cultures artistiques.

Charles Ratton : Pionnier et Visionnaire des Arts Premiers

Portrait de Charles Ratton

Charles Ratton, né en 1895, s'est imposé comme une figure centrale dans la promotion et la commercialisation des arts d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie. Son parcours, loin d'être linéaire, témoigne d'une curiosité insatiable et d'une capacité à innover dans un domaine alors peu exploré par le marché de l'art occidental. Après un engagement militaire durant la Première Guerre mondiale, il s'oriente vers l'archéologie médiévale à Paris, obtenant son diplôme en 1923. C'est dans ce cadre qu'il débute son activité de vente d'objets médiévaux, d'abord rue de Rennes, puis rue Laffitte.

Cependant, dès les années 1920, son intérêt se porte résolument vers les arts extra-européens. Une rencontre fortuite, l'achat pour le compte du peintre Angel Zarraga d'une sculpture représentant un serpent cornu, marque un tournant décisif. Cette fascination naissante pour les formes et les symboles issus de cultures lointaines le rapproche des cercles artistiques d'avant-garde parisiens. Il devient un ami proche de figures telles que Tristan Tzara, André Breton, Paul Éluard et Joan Miró. Éluard le décrit comme un "maniaque de la beauté", soulignant son érudition et sa connaissance des civilisations méconnues.

Une Révolution dans le Regard sur les Arts "Primitifs"

L'une des contributions majeures de Charles Ratton fut sa capacité à changer le regard porté sur ces œuvres. Loin d'être de simples curiosités ethnographiques, il les présente comme des créations artistiques d'une grande valeur esthétique et spirituelle, susceptibles de dialoguer avec les recherches artistiques les plus modernes.

En 1930, il co-organise avec Tristan Tzara et Pierre Loeb une exposition d'art africain et océanien à la galerie du théâtre Pigalle. L'événement fait sensation, suscitant à la fois l'admiration et la controverse, comme le rapporte la revue Cahiers d'art : "L’exposition d’art nègre et océanien au théâtre Pigalle a irrité la pudeur de tous les gardiens de la morale". Cette exposition, ainsi que sa participation à l'Exposition ethnographique des colonies françaises au musée d'Ethnographie du Trocadéro en 1931, contribuent à introduire ces arts dans le circuit culturel et artistique parisien.

Affiche d'une exposition d'art africain des années 1930

Ratton ne se contente pas d'exposer ; il expertise et valorise. En juillet 1931, il organise la vente d'objets des collections d'André Breton et de Paul Éluard, en difficulté financière, obtenant des résultats dépassant leurs espérances. La même année, il intervient comme expert pour la vente d'objets appartenant à Georges de Miré, un collectionneur pionnier de l'art africain.

L'Expertise et la Mondialisation du Marché

La reconnaissance de Charles Ratton comme expert ne cesse de croître. En 1932, le musée d'Ethnographie du Trocadéro lui confie la conception d'une exposition sur les arts de la cour du royaume du Bénin, révélant au public parisien l'âge d'or d'une civilisation oubliée.

Son mariage en 1935 avec Divonne de Saint-Villemer, qui fréquente les milieux intellectuels, renforce son réseau et son influence. C'est également en 1935 que Charles Ratton prend pied aux États-Unis. Il organise l'exposition "African Negro Art" au Museum of Modern Art (MoMA) de New York, puis une autre exposition, "African Sculptures from The Ratton Collection", à la galerie de Pierre Matisse. Ces initiatives témoignent de sa vision mondialiste du marché de l'art et de sa volonté de faire connaître ces œuvres à l'échelle internationale.

La Galerie Ratton : Une Institution Familiale

L'héritage de Charles Ratton se perpétue à travers sa famille, notamment son neveu, Philippe Ratton, qui a su naviguer et prospérer sur le marché de l'art primitif, tout en développant une approche singulière.

Philippe Ratton, né en 1949, est le fils de Maurice Ratton, lui-même antiquaire réputé dans le domaine de l'art tribal. Dès son plus jeune âge, Philippe est immergé dans cet univers. Il raconte avoir "appris à lire en même temps que [il] découvrait les statuettes Bas-Congo de la collection Charles Ratton". Il a grandi parmi ces objets, les a "vus, touchés et appréciés un par un", ce qui lui a permis de développer une compréhension profonde de leur beauté intérieure et de leur plasticité.

Les Premiers Pas et la Rencontre avec Daniel Hourdé

Suivant les conseils de son père, Philippe rejoint l'Etude Ader en 1967 en tant que clerc, suit les cours de l'Ecole du Louvre et fait ses premières armes de marchand au Marché aux puces de Saint-Ouen. C'est là qu'il retrouve Daniel Hourdé, une rencontre significative qui marquera un tournant dans sa carrière.

Son désir d'aventure et de confrontation au terrain le conduit en 1971, à l'âge de 21 ans, à entreprendre un long voyage au Zaïre, en quête d'objets et d'expériences. Ce voyage est une immersion directe dans les cultures dont il souhaite faire le commerce.

En 1973, suite au décès de son père, Philippe Ratton reprend la galerie du 28 rue de Grenelle, à Paris. Durant une dizaine d'années, il s'y bâtit une solide réputation.

Vue d'une galerie d'art contemporain

L'Association Ratton-Hourdé : Une Dynamique Complémentaire

En 1990, Philippe Ratton s'associe avec Daniel Hourdé, avec qui il avait déjà côtoyé au marché aux puces. Ils ouvrent la Galerie Ratton-Hourdé rue des Beaux-Arts. Cette année-là, Philippe Ratton est également nommé "expert" et prend la responsabilité du département d'Art Primitif à l'Etude Tajan. La galerie déménage ensuite dans un espace plus vaste, rue Bonaparte, face à l'École des Beaux-Arts. La Galerie Ratton-Hourdé se distingue par ses expositions thématiques qui deviennent des références dans le domaine.

La dynamique entre Philippe Ratton et Daniel Hourdé est souvent comparée à celle des héros de la série "Amicalement vôtre", leurs tempéraments contrastés formant un duo efficace. Daniel Hourdé, issu d'un milieu commerçant, développe une passion pour la statuaire sénoufo dès l'adolescence, qu'il assouvit auprès du père de Philippe, marchand d'art africain. Philippe Ratton, quant à lui, assume le rôle de comptable et de gestionnaire, tandis que Daniel Hourdé, artiste sculpteur, partage son temps entre la galerie et son atelier. Leurs talents respectifs se renforcent mutuellement, créant une synergie puissante.

Cette association, bien que rare dans le monde des galeristes, se révèle durable grâce à la complémentarité de leurs rôles et à une passion commune pour l'art. Charles Ratton, le père de Maurice et l'oncle de Philippe, aurait qualifié cette alliance comme l'union de "deux produits peu dangereux : du nitrate et de la glycérine. Mêlez ces produits et vous obtenez une combinaison explosive !".

L'Héritage Transmis : De Charles à Philippe et au-delà

L'influence de Charles Ratton sur Philippe est indéniable. L'initiation de Philippe aux arts tribaux passait inéluctablement par la visite des musées le dimanche et par les récits de son père et de son oncle. La collection de Charles Ratton, qu'il tenta de léguer au Louvre avant sa mort en 1986, représente une part essentielle de cet héritage. Bien que le Louvre ait refusé en raison de ses exigences et de ses activités durant l'Occupation, cette collection a marqué de nombreux institutions, dont le musée Dapper et le musée du Quai Branly-Jacques Chirac.

Entre appropriation culturelle et trafic d'objets d'art : Le marché de l'art africain traditionnel

En 2013, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac rend hommage à Charles Ratton à travers l'exposition "Charles Ratton, l'invention des arts 'primitifs'". Cette reconnaissance posthume souligne son rôle de pionnier dans la construction du marché et de la perception des arts extra-européens.

Philippe Ratton, quant à lui, continue de faire vivre cette passion. Depuis 2011, il gère seul la galerie Ratton, désormais située au 33 rue de Seine. Reconnu internationalement pour son œil, sa rigueur et son expérience, il est considéré aujourd'hui comme l'un des marchands d'art africain les plus réputés, fort de plus de cinquante ans de métier. L'héritage familial, cette "forme d'héritage spirituel" comme le décrit Philippe, continue de guider sa démarche, faisant de l'Art Tribal un véritable chemin de vie pour les générations Ratton.

Les Complexités du Marché et l'Héritage Familial

L'histoire de Charles Ratton est également indissociable des complexités du marché de l'art durant la Seconde Guerre mondiale. Expert reconnu et promoteur des arts extra-européens, il a maintenu son activité durant l'Occupation, nouant des relations commerciales avec des marchands et des musées allemands. Si le dossier d'épuration le concernant fut classé en 1946, concluant à des "ventes minimes dans des conditions régulières qui ne sauraient constituer un délit", la question de ses transactions avec certains acteurs du régime nazi, comme Walter Bornheim ou Maria Almas-Dietrich, ainsi que ses relations avec des musées allemands, soulève des interrogations historiques. L'implication dans la vente de collections spoliées, telles que celles d'Alphonse Kann et de Maurice de Rothschild, ajoute une dimension sombre à ce parcours.

Malgré ces aspects complexes, l'apport de Charles Ratton à la reconnaissance des arts premiers est indéniable. Il a su, par sa passion et son érudition, transformer la perception de ces œuvres, les élevant au rang de créations artistiques majeures. Philippe Ratton, en poursuivant cette voie, perpétue une tradition familiale tout en s'adaptant aux évolutions du marché contemporain. Son parcours illustre la manière dont une passion familiale peut se transformer en une carrière d'envergure internationale, marquant durablement le monde de l'art.

La transmission intergénérationnelle au sein de la famille Ratton, de Charles à Maurice, puis à Philippe, témoigne d'un engagement profond envers la découverte, la valorisation et la diffusion des arts issus de cultures non occidentales. Cet engagement, teinté d'une expertise reconnue et d'une passion inébranlable, a contribué à forger l'histoire du marché de l'art primitif, un héritage qui continue de résonner aujourd'hui.

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